EPSTEIN ET L’HYPOTHESE D’UN PACTE FINANCIER AU CŒUR D’UN SCANDALE D’ÉTAT

 Une nouvelle série de la BBC, House of Maxwell, avance une thèse explosive démontrant Jeffrey Epstein aurait aidé Robert Maxwell à dissimuler des centaines de millions de livres détournés des fonds de pension du Mirror Group. Si ces éléments se confirment, ils ne relèveraient pas du simple scandale financier, mais d’un enchevêtrement méthodique entre fraude massive, blanchiment offshore et ascension fulgurante d’un financier dont l’origine de la fortune a toujours été entourée d’opacité.

Lorsque Robert Maxwell est retrouvé mort en 1991 au large des Canaries, son empire médiatique s’effondre. Les audits révèlent un trou colossal de 460 millions de livres détournés des fonds de pension du Mirror Group et Jusqu’à 800 millions de livres manquants au total. Maxwell avait utilisé l’argent des retraites de ses employés pour consolider artificiellement ses parts et retarder l’effondrement de son groupe. Autrement dit, il a siphonné l’épargne des salariés pour sauver son pouvoir. La question demeure depuis plus de trente ans est de savoir où est passé l’argent ?

Le documentaire suggère que Jeffrey Epstein aurait été recruté pour organiser la dissimulation de ces fonds via des circuits offshore. Un ancien proche de Ghislaine Maxwell affirme que des accords financiers auraient été conclus entre Maxwell père et Epstein avant la mort du magnat. Epstein, à l’époque, était présenté comme un gestionnaire capable d’aider des fortunes à placer leur argent à l’étranger pour échapper à l’impôt. Or, sa propre richesse reste l’un des mystères les plus opaques de la finance contemporaine. Sa société basée aux Îles Vierges américaines ne publiait ni comptes détaillés ni liste de clients. Aucun registre clair. Aucun audit public. Mais si Epstein a effectivement participé à la dissimulation des fonds Maxwell, cela offrirait une explication crédible à l’origine d’une partie de sa fortune. Ce ne serait plus l’histoire d’un génie financier, mais celle d’un intermédiaire spécialisé dans l’opacité.

Longtemps, on a affirmé que Ghislaine Maxwell avait rencontré Epstein après la mort de son père. La série de la BBC contredit cette version car les deux hommes se connaissaient déjà. Et ce détail change la perspective. Il suggère que la relation entre Epstein et Ghislaine pourrait s’enraciner dans un partenariat financier préalable, non dans une rencontre fortuite post-tragédie. Ghislaine Maxwell, aujourd’hui condamnée pour trafic sexuel, a longtemps soutenu que sa fortune personnelle s’était évaporée. Pourtant, les chiffres racontent une autre histoire avec 22 millions de livres transférés par Epstein sur plusieurs années, des achats et reventes de propriétés pour des dizaines de millions, et des transferts financiers importants vers son mari Scott Borgerson. Les flux d’argent, les sociétés écrans et les transactions immobilières via des entités privées ont compliqué l’évaluation réelle de son patrimoine par les autorités.

Les éléments décrivent un schéma classique d’utilisation de sociétés offshore, l’absence de registres publics, les mouvements de fonds via des juridictions opaques et l’immobilier acquis en espèces ou via prête-noms. Ce dispositif aurait servi à protéger les actifs, à brouiller les pistes et potentiellement à soustraire des fonds à toute réclamation ultérieure des victimes. Et le fait que certaines propriétés aient été achetées sous pseudonyme renforce l’impression d’une stratégie délibérée d’invisibilité financière.

Si Epstein a participé à la dissimulation des fonds Maxwell, alors son ascension financière ne serait pas le fruit d’un talent d’investissement mystérieux, mais d’un rôle d’intermédiaire dans une fraude majeure. De plus, la relation Epstein–Ghislaine ne serait pas accidentelle, mais enracinée dans un partenariat antérieur où le scandale des retraites du Mirror Group et l’affaire Epstein seraient liés par une continuité financière.

Il convient toutefois de distinguer clairement faits établis et hypothèses documentaires. La série de la BBC avance des témoignages et des indices, mais ces éléments ne constituent pas à eux seuls une décision judiciaire. Cependant, le scandale Maxwell n’est pas un épisode isolé des années 1990. Il pourrait être le prologue financier d’un système qui, des fonds de pension britanniques aux réseaux offshore américains, a prospéré dans l’ombre. Et si cette connexion est avérée, alors l’affaire Epstein ne commence pas dans les salons de Manhattan, mais dans les comptes truqués d’un empire médiatique en faillite. Et ce ne serait plus seulement l’histoire d’un prédateur sexuel protégé par ses réseaux. Ce serait celle d’une mécanique financière opaque, où fraude, blanchiment et pouvoir ont circulé bien avant que le nom d’Epstein ne devienne synonyme de scandale mondial.

Si l’on suit cette hypothèse d’une continuité financière et relationnelle, une conséquence logique s’imposepuisqu’un tel dispositif ne pouvait fonctionner durablement sans points d’ancrage au cœur même des cercles de décision. Car pour transformer des flux opaques en respectabilité, il ne suffit pas de structures offshores ; il faut des relais institutionnels, des vitrines intellectuelles, des lieux où se fabrique la légitimité. Autrement dit, si l’affaire Epstein plonge ses racines dans les comptes dissimulés d’un empire médiatique défaillant, elle trouve son extension dans des espaces où pouvoir politique, finance internationale et influence académique se croisent. La question n’est donc plus seulement celle de l’origine des fonds, mais celle de leur conversion en capital social et stratégique. C’est dans cette perspective que la présence d’Epstein au sein d’institutions d’élite prend tout son sens — et mérite un examen attentif.

Le Council on Foreign Relations (CFR) n’est pas un club mondain anodin. C’est l’un des cercles les plus influents de la politique étrangère américaine. On n’y entre pas par hasard puisqu’il faut être coopté, recommandé, validé. Le CFR pilote notamment le « David Rockefeller Studies Program », incarnation de l’establishment stratégique transatlantique. Dès lors, une question s’impose pour savoir que faisait Jeffrey Epstein dans cette enceinte de pouvoir de 1995 à 2009 ?

Epstein n’était ni diplomate, ni universitaire reconnu en géopolitique, ni ancien haut responsable public. Pourtant, il a siégé quatorze ans au CFR. Et plusieurs hypothèses circulent en évoquant le parrainage politique, certains évoquant Bill Clinton ; les appuis philanthropiques liés aux réseaux Rockefeller ou, plus cyniquement, une capacité à offrir argent, relations et opportunités. Aucune preuve publique ne démontre un quelconque « système de chantage » organisé via le CFR. Mais un fait demeurepuisqu’Epstein avait réussi à pénétrer l’un des cercles les plus fermés du pouvoir américain — et à y rester longtemps, y compris après sa condamnation en 2008 en Floride.

Selon une enquête relayée par NBC News, Epstein a versé 350 000 dollars au CFR entre 1995 et 2005. Après sa mort en 2019, le président du Conseil, Richard Haass, a reconnu ces dons et annoncé que l’organisation consacrerait une somme équivalente à la lutte contre la traite des êtres humains. Le geste est symbolique. Mais il soulève aussi une interrogation plus large pour savoir pourquoi l’adhésion d’Epstein n’a-t-elle pas été révoquée après sa condamnation en 2008 pour proxénétisme impliquant une mineure ?

L’argument avancé est que les dons avaient été effectués « avant que ses crimes ne soient connus du public ». Pourtant, sa condamnation était publique. Et son statut de membre a perduré. Ce n’est pas un détail administratif. C’est une question de cohérence morale. Et même si Epstein s’était construit une image de mécène audacieux. Par ailleurs, il finançait des projets scientifiques ambitieux, notamment dans la recherche génétique autour de CRISPR-Cas9 — technologie développée notamment par des chercheurs comme Jennifer Doudna et Emmanuelle Charpentier. (CRISPR est un outil révolutionnaire d’édition génétique. Il permet de modifier l’ADN avec une précision inédite. Ses applications sont médicales, agricoles, fondamentales.) Affirmer qu’il servirait à « créer intentionnellement des virus pour la guerre bactériologique » relève toutefois encore de la spéculation puisque comme toute technologie biologique puissante, elle comporte des risques d’usage détourné, mais son développement s’inscrit dans un cadre scientifique et réglementaire précis.

Cependant, Epstein finançait également des chercheurs de premier plan dans cette technologie, comme dans la recherche ADN. Alan Dershowitz l’a décrit comme « brillant ». Le psychologue Stephen Kosslyn a parlé de « l’une des personnes les plus brillantes » qu’il ait connues et même le mathématicien du MIT Martin Nowak louait une philanthropie « sans conditions ». Mais cette générosité « sans contrepartie » interroge car aucun mécène ne recherche, au minimum, du capital symbolique. Epstein obtenait accès, respectabilité, fréquentation d’élites académiques et politiques. La philanthropie devenait un passeport social.

On sait, grâce aux documents déclassifiés, qu’Epstein offrait des dons importants, des connexions mondaines et avait un train de vie extravagant. Mais en retour, il recevait une place dans les cercles stratégiques, une validation sociale et une aura d’intellectuel mécène. Et que des personnalités influentes aient été séduites par cette combinaison n’est pas surprenant. Ce qui l’est davantage, c’est la durée de cette complaisance.

Le CFR affirme aujourd’hui vouloir transformer ces dons en levier contre la traite humaine. L’intention est louable. Mais elle arrive après coup Puisqu’Epstein a été inculpé en 2019 pour trafic sexuel de mineures et encourait jusqu’à 45 ans de prison avant d’être retrouvé mort dans sa cellule. Et bien qu’il ait plaidé non coupable, ce procès n’a jamais eu lieu. Mais on sait aussi qu’entre 1995 et 2009, il a bénéficié d’une légitimité institutionnelle. Entre 2008 et 2019, malgré une condamnation déjà connue, il a continué à fréquenter des élites politiques et académiques.

La question ici n’est pas de transformer le CFR en organisation conspirative sans preuves. Mais comment un homme déjà condamné pour des crimes sexuels a-t-il pu conserver un tel accès aux cercles d’influence, financer des institutions prestigieuses et continuer à être décrit comme un bienfaiteur éclairé ? Évidemment, ce n’est pas forcément la preuve d’un complot, mais C’est peut-être pire avec la démonstration qu’argent, réseau et prestige peuvent suspendre, pour un temps, le jugement moral collectif.

Après l’examen de son insertion au Council on Foreign Relations et de sa stratégie philanthropique, la publication par le Daily Mail d’un vaste ensemble d’agendas et de courriels privés ajoute une pièce centrale au puzzle avec la matérialité du réseau. Et si les centaines de pages — remises par la succession d’Jeffrey Epstein au gouvernement des Îles Vierges américaines — ne prouvent pas en elles-mêmes des crimes commis par les personnes citées. Mais elles démontrent autre chose, de manière incontestable que même après sa condamnation de 2008, Epstein a continué à fréquenter, solliciter et réunir l’élite mondiale. Et ce fait, à lui seul, est vertigineux.

Ce que révèlent ces agendas prolonge ce que l’analyse de son passage au CFR et de sa philanthropie laissait entrevoir. Pendant quatorze ans, Epstein fut membre d’un cercle stratégique de premier plan ; il finança des chercheurs réputés ; il investit dans des projets scientifiques de pointe. Les agendas confirment cette même logique : multiplier les connexions transversales, rendre son nom incontournable, se poser en facilitateur. Il ne s’agit pas nécessairement d’un « complot » au sens spectaculaire du terme. Il s’agit de voir là d’une stratégie d’intégration systémique visant à s’imbriquer dans les réseaux jusqu’à devenir trop connecté pour être aisément exclu.

 Condamné en 2008 pour des faits graves impliquant des mineures, inscrit comme délinquant sexuel, Epstein ne disparaît pas des cercles d’influence. Au contraire même puisqu’il redouble d’efforts pour se repositionner comme intermédiaire financier, facilitateur de projets et organisateur de dîners stratégiques. Ainsi, ses agendas montrent des réunions avec des chefs d’entreprise, des dîners avec des artistes et cinéastes, des échanges avec des banquiers de premier plan et surtout des tentatives répétées de structuration d’un fonds d’investissement d’élite. Autrement dit, sa condamnation n’a absolument pas rompu son accès au pouvoir et il a su convertir l’infamie en rareté, puis la rareté en influence.

Mais ce sont les échanges concernant Bill Gates qui illustrent la méthode Epstein. Il cherche à convaincre JPMorgan Chase de soutenir un fonds où des investisseurs ultra-riches placeraient au moins 100 millions de dollars chacun. Il promet un « club » sélectif, international, confidentiel. Il évoque même la possibilité de dons anonymes afin d’éviter toute publicité gênante. Dans un courriel, il écrit même qu’il « cuit lentement » l’affaire avant de la confier à la banque. Et il assure que le dispositif permettrait à Gates d’accéder à des investissements et réseaux de très haut niveau, sans perturber « son couple et les sensibilités de la fondation »

Cela signifie qu’Epstein semblait parfaitement informé des tensions que sa proximité avec Gates provoquait au sein du mariage de ce dernier. Et Melinda French Gates dira plus tard qu’elle trouvait Epstein « maléfique » et qu’elle regrettait profondément ce dîner organisé chez lui. Si ce fonds ne verra jamais le jour, l’épisode révèle pourtant une mécanique huilée et une stratégie claire visant à utiliser des noms prestigieux pour créer un effet d’entraînement et consolider sa propre légitimité.

De plus, les documents évoquent au moins 31 rencontres entre Epstein et Jes Staley, ancien dirigeant de JPMorgan puis patron de Barclays. Des messages rendus publics dans le cadre de procédures judiciaires comportent des allusions énigmatiques — références à du « vin blanc », à des « princesses Disney », envoi d’une photographie de jeune femme. Pris isolément, ces éléments ne constituent pas des preuves pénales. Mais leur ton, leur fréquence et la proximité qu’ils suggèrent interrogent. Comment une relation d’une telle intensité a-t-elle pu se maintenir après 2008 ? En 2021, Staley quittera Barclays en raison de la controverse entourant ses liens avec Epstein. Là encore, ce que révèlent les agendas n’est pas une culpabilité établie, mais bien la persistance d’une proximité.

Les agendas mentionnent également des dîners ou échanges impliquant Woody Allen, David Blaine, Peter Thiel ou Sean Parker. Plusieurs ont nié toute relation approfondie ou affirmé que les rencontres étaient ponctuelles, voire inexistantes. Ici, le point n’est pas d’imputer une faute par simple mention dans un carnet, mais ce qu’il montre, c’est la perméabilité persistante des élites. Car ces documents dessinent un espace de sociabilité où la présence d’Epstein demeurait tolérée. Dîners culturels, discussions technologiques, séjours dans ses propriétés — il recréait autour de lui une atmosphère de normalité mondaine, comme si la condamnation de 2008 relevait d’un incident périphérique.

Les documents suggèrent aussi qu’Epstein aurait invoqué le nom du prince Andrew pour rassurer certains interlocuteurs financiers. Andrew a reconnu son amitié avec Epstein et a conclu un accord civil avec Virginia Giuffre sans reconnaître de responsabilité. Les agendas mentionnent également des tentatives de rendez-vous avec Sarah Ferguson. Là encore, l’existence d’un rendez-vous planifié ne vaut pas condamnation. Mais elle atteste d’un accès. Et dans l’économie symbolique des élites, l’accès est une monnaie.

Les agendas citent aussi Mette-Marit, Kjell Magne Bondevik, Bill Burns et Noam Chomsky. Dans plusieurs cas, les intéressés ont précisé que les rencontres relevaient d’événements publics ou de discussions académiques ponctuelles. Cependant, le fait central de l’interrogation demeure puisque Epstein apparaissait comme un interlocuteur fréquentable, capable de naviguer entre diplomatie, université, royauté et haute finance.

Certes, tous ces documents n’établissent pas que toutes les personnes mentionnées ont commis des crimes. En revanche, ils établissent trois faits structurels qui sont qu’après 2008, Epstein n’a pas été socialement ostracisé par les élites internationales. Son carnet d’adresses constituait un instrument de pouvoir en soi et que les institutions financières et sociales ont, au minimum, toléré sa présence.

L’énigme dépasse donc la seule dimension criminelle. Elle devient institutionnelle. Comment un homme officiellement condamné pour des crimes sexuels a-t-il pu continuer à dîner, investir, voyager et négocier avec des figures centrales de la finance mondiale, de la technologie, de la culture et de la diplomatie ? La réponse n’est peut-être ni spectaculaire ni conspirationniste. Elle est peut-être plus simple et, à ce titre, plus inquiétante puisqu’elle démontre nettement que dans certains cercles, le capital relationnel peut l’emporter longtemps sur le casier judiciaire !

Phil BROQ.





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