CHRONIQUE D’UNE IMPUNITE AU SOMMET DE L’ÉTAT
Alors que Ghislaine Maxwell attendait son procès, la publication de 346 pages de documents judiciaires liés à l’affaire Jeffrey Epstein jette une lumière crue sur ce que beaucoup soupçonnaient déjà mais les autorités savaient. Et elles ont laissé faire. Les pièces révélées montrent que les abus sexuels étaient connus des autorités au moins depuis 2011. Ce n’est donc plus une question d’ignorance, mais bien de responsabilité.
Sous la direction de James Comey, le FBI aurait été en "contact régulier" avec une victime mineure d’Epstein et de Maxwell dès 2014. Pourtant, il faudra attendre 2019 pour qu’Epstein soit inculpé, puis 2020 pour que Maxwell le soit à son tour. Cinq années d’inaction face à des accusations graves, étayées par des témoignages et des éléments matériels. Plus accablant encore et selon la déposition de Virginia Giuffre, une photographie la montrant aux côtés de Maxwell et du prince Andrew aurait été remise aux autorités dès 2011. Malgré cela, sous la supervision de Robert Mueller, aucune poursuite fédérale décisive n’a été engagée à ce moment-là. L’argument de la prudence judiciaire ne tient plus puisque les faits, les témoignages, les indices existaient.
Les documents contiennent des courriels entre Epstein et Maxwell, ainsi que la déposition détaillée de Giuffre. Celle-ci décrit Maxwell comme un rouage actif du système, allant jusqu’à affirmer qu’elle lui aurait "ordonné" d’administrer un massage érotique à Epstein. Loin d’être une simple compagne passive, Maxwell apparaît comme recruteuse et facilitatrice. Les noms cités, bien que souvent caviardés, dessinent un réseau de notables avec Bill Clinton, Prince Andrew, Alan Dershowitz, Marvin Minsky…
Selon les documents, Dershowitz aurait été à la fois "participant" et "témoin oculaire" d’abus commis sur des mineures — tout en négociant l’accord de plaidoirie qui a offert à Epstein et à ses clients une immunité fédérale. Conflit d’intérêts vertigineux puisque l’architecte de la protection juridique était lui-même cité parmi les bénéficiaires potentiels du silence. Les pièces évoquent également la présence de Clinton sur l’île privée d’Epstein en compagnie de "deux jeunes filles". Quant au prince Andrew, son nom revient de manière récurrente dans le témoignage de Giuffre, renforcé par la photographie devenue emblématique. Il ne s’agit plus d’un prédateur isolé, mais d’un écosystème de pouvoir où notoriété, argent et influence semblent avoir constitué un bouclier.
En 2008, Epstein conclut un accord de plaidoirie lui permettant d’éviter des poursuites fédérales et de purger une peine dérisoire de 13 mois, malgré des accusations portant sur des dizaines de mineures. Les documents indiquent que cet accord a été conclu alors même que toutes les victimes et tous les témoins n’avaient pas été interrogés. Pire encore, des éléments suggèrent que des pressions politiques — notamment du prince Andrew auprès du gouvernement américain — auraient pesé dans la balance. Ce n’était pas une erreur de procédure. C’était un choix.
Les courriels entre Epstein et Maxwell dévoilent un cynisme glaçant. Alors que les accusations s’accumulent, Epstein encourage Maxwell à "sortir, la tête haute, pas comme une fugitive", à "aller à des fêtes" et à "faire comme si de rien n’était". Cette désinvolture révèle une conviction profonde d’être intouchable.
Maxwell a toujours nié toute complicité et a plaidé non coupable aux accusations de trafic de mineures. Pourtant, les documents publiés fragilisent cette posture. Les témoignages, les échanges écrits et la cohérence des récits convergent vers une implication active. Ce que révèlent ces 346 pages n’est pas seulement l’histoire d’un prédateur et de sa complice présumée. Elles exposent un système où la proximité avec les élites semble avoir retardé, entravé, voire neutralisé la justice. La question n’est plus de savoir si des abus ont eu lieu. Elle est de comprendre pourquoi, pendant si longtemps, ceux qui savaient ont choisi de détourner le regard.
Par ailleurs, le renvoi de Maurene Comey par le United States Department of Justice, le 16 juillet 2025, ne ressemble ni à une simple décision de gestion ni à une rotation ordinaire de personnel. Il s’inscrit dans une séquence politique explosive où se mêlent rivalités institutionnelles, soupçons de manipulation autour des dossiers Epstein et affrontement ouvert entre anciens et actuels détenteurs du pouvoir.
Selon des informations rapportées notamment par Reuters, Politico et ABC News, Maurene Comey — procureure fédérale à Manhattan — a été licenciée sans justification détaillée, au moyen d’une note invoquant les pouvoirs présidentiels prévus par l’article II de la Constitution.
Le silence officiel est assourdissant car ni le ministère, ni l’intéressée n’ont fourni d’explication publique immédiate. Or ce mutisme intervient quelques jours seulement après de vives tensions internes impliquant Pam Bondi, le directeur adjoint du FBI Dan Bongino, le directeur du FBI Kash Patel et la direction du ministère de la Justice autour de la divulgation des dossiers Epstein. Et Le calendrier ne doit rien au hasard.
Maurene Comey n’est pas une procureure anonyme. Elle est la fille de James Comey, limogé par Donald Trump en 2017. Depuis, le contentieux entre les deux hommes s’est transformé en hostilité durable. Aujourd’hui, James Comey fait l’objet d’une enquête fédérale, au même titre que John Brennan, ancien directeur de la Central Intelligence Agency. Les griefs portent notamment sur leur rôle dans les investigations relatives aux soupçons d’ingérence russe lors de l’élection de 2016.
Dans ce contexte, le renvoi de la fille de l’ancien patron du FBI ne peut être analysé isolément. Il s’inscrit dans une dynamique de confrontation politique où les institutions judiciaires deviennent le théâtre d’un règlement de comptes prolongé. Maurene Comey a supervisé des dossiers hautement sensibles, notamment les poursuites contre Ghislaine Maxwell, associée de Jeffrey Epstein. Maxwell a été condamné à 20 ans de prison pour avoir participé au système d’exploitation sexuelle de mineures orchestré par Epstein. La procureure a également poursuivi Sean Combs, connu sous le nom de « Diddy », dans une affaire distincte.
Mais c’est bien l’affaire Epstein qui concentre aujourd’hui les tensions. Après avoir laissé entendre que des documents majeurs seraient rendus publics, l’administration Trump a opéré un revirement, affirmant dans un mémo du 6 juillet qu’aucune "liste de clients" exploitable n’existait et qu’aucune nouvelle divulgation ne serait effectuée. Cette volte-face a déclenché une tempête, y compris au sein du mouvement MAGA.
Donald Trump a publiquement soutenu Pam Bondi dans la gestion du dossier, tout en affirmant que la prétendue "liste Epstein" serait un montage attribuable à Barack Obama, à James Comey et à Joe Biden. Ces accusations sont graves puisqu’elles suggèrent la fabrication de preuves à des fins politiques. Aucune démonstration publique étayée n’a toutefois été présentée pour corroborer ces allégations. L’hypothèse d’une falsification destinée à impliquer Trump ou ses proches circule dans certains cercles, mais elle relève pour l’heure du registre politique et polémique, non d’un constat judiciaire établi.
Le renvoi de Maurene Comey ne serait pas un cas isolé. Plusieurs procureurs ayant travaillé sur des dossiers impliquant Trump ou ses alliés auraient également été écartés, notamment ceux liés aux enquêtes conduites par le conseiller spécial Jack Smith sur les documents classifiés et l’élection de 2020. La séquence dessine un motif clair : recentrage du ministère, reprise en main hiérarchique, et marginalisation des figures associées aux investigations passées contre l’actuel président.
Trois faits s’imposent :
1. Le renvoi intervient dans un contexte de tension extrême autour des dossiers Epstein.
2. Il touche une magistrate liée, par son nom et par ses fonctions, à des dossiers politiquement explosifs.
3. Il s’inscrit dans une série plus large de décisions affectant des procureurs associés à des enquêtes sensibles.
Reste une question fondamentale pour savoir s’il s'agit d’un exercice légitime de l’autorité présidentielle, ou d’une instrumentalisation du pouvoir exécutif pour redéfinir les lignes de loyauté au sein de l’appareil judiciaire ? Le limogeage de Maurene Comey ne prouve pas, en soi, une manœuvre illégale. Mais il illustre une réalité troublante qu'aux aux États-Unis, comme en France la frontière entre justice et combat politique apparaît plus fragile que jamais.
Phil BROQ.
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