LE DERNIER ROYAUME TERRESTRE - III -
Si les deux premiers billets cherchaient à comprendre qui possède le pouvoir et comment ce pouvoir se finance, le troisième va nous conduire dans un territoire autrement plus vertigineux avec celui du contrôle du réel lui-même. Car dans le brouillard de guerre qui enveloppe désormais la planète, il est temps de connaitre qui cherche à définir le monde dans lequel nous allons devoir vivre — et surtout, qui cherche à définir la manière dont nous allons le percevoir ?
Nous avons appris à reconnaître les guerres lorsqu'elles prennent la forme de chars, de missiles, de bombardements ou de frontières qui se déplacent. Nous avons appris à identifier les rapports de force lorsqu'ils opposent des armées, des États ou des alliances. Nous avons également commencé à comprendre que derrière les conflits militaires se cachent surtout des intérêts économiques, énergétiques, financiers et stratégiques.
Mais il existe une guerre plus discrète. Une guerre qui ne nécessite pas nécessairement de soldats. Une guerre qui ne détruit pas forcément des bâtiments. Une guerre qui peut se dérouler sans déclaration officielle. Une guerre dont la matière première est l'information et dont le champ de bataille est l'esprit humain. Car contrôler un territoire est une chose. Contrôler la représentation mentale que ses habitants se font du monde en est une autre.
Que vaut une population souveraine si elle ne peut plus distinguer une information d'une propagande ? Que vaut une démocratie si les citoyens ne savent plus qui sélectionne les informations auxquelles ils sont exposés ? Que vaut la liberté de penser lorsque des algorithmes déterminent progressivement ce qui mérite d'être vu, partagé, recommandé ou oublié ? Et surtout : que devient la souveraineté lorsque les infrastructures qui organisent notre accès au réel appartiennent à quelques plateformes privées, à quelques États ou à quelques groupes technologiques capables de traiter, filtrer et orienter des quantités gigantesques de données ?
Nous sommes entrés dans une époque où la puissance ne consiste plus seulement à posséder des terres, des usines, des banques ou des ressources naturelles. Elle consiste désormais aussi à posséder les réseaux par lesquels circule l'information. À posséder les données. À maîtriser les infrastructures numériques. À contrôler les systèmes de paiement. À développer les intelligences artificielles. À définir les standards technologiques. À surveiller les flux. À influencer les récits. Et à façonner les perceptions. Et peut-être, demain, à déterminer ce qu'un individu pourra acheter, vendre, publier, consulter, financer, voire simplement avoir le droit de penser publiquement.
Voilà pourquoi la bataille qui se joue actuellement autour des BRICS, du dollar, de la puissance chinoise, de la stratégie américaine, de l'intelligence artificielle, des monnaies numériques, des données et des infrastructures technologiques dépasse largement les querelles géopolitiques que nous servent quotidiennement les écrans. Et tous ces événements ne sont pas séparés. Ils participent à une transformation beaucoup plus vaste de la redéfinition des centres de puissance du XXIᵉ siècle.
La fin annoncée
Le monde occidental tente de préserver coûte que coûte une architecture internationale construite après 1945 puis profondément renforcée après la chute de l'Union soviétique. Dans le même temps, la Chine, la Russie, l'Inde, les puissances émergentes et les pays regroupés autour des BRICS cherchent à construire — avec leurs propres contradictions et leurs propres ambitions — des alternatives économiques, commerciales, technologiques et financières.
Alors, sommes-nous en train d'assister à la naissance d'un monde multipolaire… ou simplement au remplacement d'une domination par une autre ? Car il serait naïf de croire que tous ceux qui contestent l'ordre occidental sont nécessairement des défenseurs de la liberté. La Chine poursuit ses propres intérêts. La Russie poursuit les siens. Les États-Unis également. L'Europe tente de préserver sa place. L'Inde cherche à accroître la sienne. Les puissances du Golfe négocient avec tout le monde… Il n'y a pas de gentils dans cette histoire. Il n’y a que des puissances, des intérêts, des dépendances et des rapports de force. C'est précisément pour cela que nous devons regarder au-delà des récits fabriqués pour nous faire choisir un camp.
Car pendant que les peuples s'affrontent sur les réseaux sociaux pour savoir qui serait «le Bien» et qui serait «le Mal», les véritables puissances négocient les monnaies, les matières premières, les infrastructures, les technologies, les données, les routes commerciales et les systèmes de paiement. Et pendant que nous débattons du prochain scandale médiatique stérile, le monde change d'architecture. Et c'est ici que Donald Trump et la nouvelle stratégie américaine deviennent particulièrement intéressants.
Car derrière les déclarations spectaculaires, les provocations diplomatiques et les conflits politiques intérieurs américains, se dessine peut-être une interrogation beaucoup plus sérieuse pour distinguer si les États-Unis cherchent encore à administrer l'ancien ordre mondial, ou s’ils préparent déjà leur adaptation à un monde dans lequel leur domination ne peut plus être considérée comme acquise ?
La réponse à cette question nous conduira directement aux BRICS, à la dédollarisation, à la fin du pétrodollar, à la guerre commerciale, à la bataille industrielle, à l'intelligence artificielle et à la nouvelle compétition technologique. Mais surtout, elle nous conduira à la dernière frontière avec la souveraineté cognitive.
Parce que nous avons longtemps considéré qu'être libre signifiait pouvoir voter, circuler, travailler, posséder et s'exprimer. Demain, être libre pourrait juste signifier quelque chose d'encore plus fondamental comme être encore capable de conserver la maîtrise de son propre jugement.
Dans un monde où l'intelligence artificielle peut produire des images, des vidéos, des voix, des textes et des récits indiscernables du réel ; où les algorithmes savent identifier nos peurs, nos colères et nos préférences ; où chaque individu peut être exposé à une réalité différente de celle de son voisin ; où les plateformes peuvent modifier en quelques secondes la visibilité d'une idée ; où les États comme les entreprises disposent de moyens de surveillance et d'analyse comportementale sans précédent… qui contrôlera encore notre perception du monde ?
C'est là que se trouve peut-être la véritable bataille du XXIème siècle. Pas celle que l'on nous montre, mais justement celle que l'on ne nous montre pas.
L'envers du décor
Imaginez un instant si les guerres que nous regardons à la télévision n'étaient finalement que les manifestations visibles d'une confrontation beaucoup plus vaste — une confrontation pour la monnaie, les ressources, les technologies, les infrastructures, l'information et, au bout du compte, pour la capacité des peuples à déterminer eux-mêmes ce qui est vrai, ce qui est possible et ce qu'ils ont encore le droit de vouloir ?
Alors la question ne serait plus seulement de savoir qui gouverne le monde ? Ni même qui possède le monde ? Mais une interrogation infiniment plus inquiétante pour savoir qui est en train de définir le monde que nous allons croire réel ? » Car une fois que quelqu'un possède le pouvoir de définir le réel, il n'a peut-être plus besoin de posséder tout le reste.
Mais avant d'aborder cette nouvelle architecture technocratique du monde, il faut toutefois se débarrasser d'une autre illusion qui consisterait à remplacer une propagande par une autre. Les BRICS ne constituent ni une confrérie de nations vertueuses venues sauver l'humanité, ni un bloc parfaitement coordonné opposé à un Occident présenté comme uniformément mauvais. Ce qui se joue est beaucoup plus froid et beaucoup plus intéressant avec une recomposition totale des rapports de force et donc des futures influences. Des puissances qui, hier encore, acceptaient largement les règles définies par le système occidental cherchent désormais à disposer de leurs propres leviers financiers, commerciaux, énergétiques, technologiques et stratégiques. Et cette évolution nous oblige à regarder au-delà des discours pour examiner les flux réels et savoir qui commerce avec qui, dans quelle monnaie, avec quelles infrastructures, selon quelles dépendances et, surtout, au profit de quel nouvel équilibre de puissance ? C'est dans cet espace que les BRICS deviennent véritablement intéressants. Non comme «camp du Bien», mais comme symptôme d'un monde qui refuse progressivement de n'avoir qu'un seul centre de gravité.
Les BRICS : alternative ou nouvelle compétition de puissances ?
L’erreur serait donc de transformer les BRICS en «axe de la résistance» parfaitement uni et vertueux. La Chine n'est pas la Russie. L'Inde n'est pas l'Iran. Le Brésil n'est pas la Chine. Chaque puissance poursuit toujours et avant tout ses propres intérêts. Mais leur montée en puissance pose une question désormais historique stipulant si le monde peut continuer à vouloir être organisé autour d'un centre financier et géopolitique uniquement occidental ?
Les nouvelles routes commerciales, dorénavant terrestres et non maritimes, les infrastructures eurasiatiques, les échanges en monnaies nationales et les projets de coopération entre pays émergents contribuent largement à cette fragmentation progressive et imparable de l'ordre international imposé par les mondialistes a la sortie de la seconde guerre mondiale. Le monde pourrait donc évoluer non plus vers un nouvel empire unique décidé à Davos, mais vers un système multipolaire où plusieurs centres de puissance se partagent les ressources, les technologies, les marchés et les normes. Et si cette transition est dangereuse, car les périodes de transition entre ordres internationaux sont historiquement parmi les plus instables, elle devient nécessaire tant le système actuel est corrompu.
La stratégie américaine de 2025 est un tournant réel, mais pas celui que prétendent les médias
La National Security Strategy of the United States of America, publiée en novembre 2025, mérite d'être lue directement plutôt que résumée par des influenceurs. Le document affirme notamment vouloir recentrer la stratégie américaine sur les intérêts nationaux, la souveraineté, la sécurité des frontières, la puissance économique et militaire et la capacité des États-Unis à défendre leurs intérêts avant toute autre chose. Il critique aussi explicitement plusieurs orientations de la politique américaine de l'après-guerre froide et la folie démocrate pour la promotion du «globalisme» économique, moral et politique.
Cela ne prouve pas l'existence d'un plan secret destiné à provoquer une guerre mondiale en 2030 pour y parvenir, mais les faisceaux d’indices sont assez clairs pour légitimement y songer. Même Washington reconnaît officiellement que l'ordre stratégique de l'après-guerre froide ne fonctionne plus. Le centre de gravité s’est déplacé. La Chine monte inexorablement à la tête des nations du monde nouveau. La Russie demeure une puissance militaire majeure et désormais un contre poids puissant à l’hybris des occidentaux. Et depuis Trump, les États-Unis cherchent plus à préserver leur puissance industrielle et stratégique qu’à poursuivre leur son hégémonie, déjà bien mise à mal grâce à l’Iran. Les technocrates Européens quant à eux, formatés au logiciel totalitaire des Young leader et perdus dans leurs idéologies mortifères cherchent désormais une place dans ce monde qui se construit sans eux. Les puissances émergentes refusent davantage de dépendre exclusivement des structures occidentales. Mais le dollar demeure encore très puissant, tout en faisant face à des contestations de plus en plus croissantes. Voilà la vraie bataille à surveiller et à comprendre grâce aux flux financiers. Et ce n’est pas celle des influenceurs mais celle de la nouvelle architecture du monde.
Le piège ultime vise à transformer le contradicteur en ennemi
C'est ici que l'expérience de la crise sanitaire devrait nous servir de leçon. Pendant le Covid, la société à découvert à quel point une population pouvait être rapidement divisée en différents camps. C'est précisément pour cela que la démocratie exigeait davantage de débat, pas moins.
Or le mécanisme médiatique a souvent produit l'inverse et la complexité fut remplacée par l'identification du camp ennemi. Le mot «complotiste» devint une manière paresseuse de mettre fin à une discussion. Mais l'erreur inverse serait tout aussi dangereuse en considérant que toute personne qualifiée de «complotiste » possède nécessairement raison. Il faut sortir de ce piège. La seule véritable dissidence est celle qui accepte d'avoir tort. Celle qui cherche encore le vrai, le bon et le beau dans ce monde à l'agonie.
Alors après la souveraineté territoriale. Après la souveraineté monétaire. Après la souveraineté énergétique. Viendra la souveraineté numérique. L’Identité numérique et les monnaies numériques. La protection des données personnelles. Un monde géré par une intelligence artificielle, allant des systèmes de paiement aux bases de données administratives et des notations algorithmiques à la surveillance automatisée. Or, avant même de nous demander qui contrôlera ces infrastructures, il faut poser une question plus dérangeante encore pour savoir ce que nous sommes en train de laisser faire à ces technologies à notre propre cerveau ?
La vraie bataille actuelle est celle de la souveraineté numérique
Car la révolution numérique n'a pas seulement changé notre manière de communiquer. Elle a progressivement changé notre manière de penser. Le smartphone en est probablement l'exemple le plus banal et le plus puissant. Nous avons placé dans notre poche une machine capable de répondre instantanément à presque toutes nos questions, de nous orienter, de nous divertir, de nous rappeler ce que nous devons faire, de choisir ce que nous devons regarder et désormais même de réfléchir à notre place. Nous ne cherchons plus nécessairement l'information puisque nous attendons qu'elle nous soit servie. Nous ne mémorisons plus certains éléments parce que nous savons qu'ils sont disponibles en permanence. Nous ne comparons plus systématiquement les sources parce qu'une réponse instantanée nous donne l'illusion d'avoir compris. Et c'est là que commence le problème.
La véritable connaissance demande un effort. La compréhension demande du temps. Le doute demande de la patience. Et il faut lire plusieurs sources, confronter les versions, vérifier les chiffres, replacer un événement dans son contexte, accepter de ne pas savoir immédiatement avant de nous forger notre opinion. Tout cela est lent, parfois pénible, souvent frustrant. L'algorithme, lui, est rapide, facile, confortable. Il nous donne une réponse, une vidéo, un résumé, une opinion, une conclusion. Et plus nous nous habituons à cette facilité, moins nous sommes disposés à fournir l'effort nécessaire pour comprendre par nous-mêmes.
Il ne s'agit pas de prétendre que l'intelligence humaine diminue mécaniquement avec l'utilisation de la technologie. Ce serait absurde. La technologie peut au contraire augmenter considérablement nos capacités intellectuelles lorsqu'elle reste un outil que nous contrôlons. Le danger apparaît lorsque l'outil cesse de nous assister et commence progressivement à déterminer ce que nous cherchons, ce que nous voyons, ce que nous retenons et finalement ce que nous considérons comme vrai. Et c'est une différence fondamentale.
Utiliser une technologie est une chose. Dépendre d'elle pour penser en est une autre.
L'intelligence artificielle va surement amplifier cette rupture si nous ne la contrôlons pas. Jusqu'à présent, Internet nous permettait essentiellement de trouver de l'information. Les moteurs de recherche nous proposaient des résultats et nous devions encore les lire, les comparer et les interpréter. Avec l'IA, nous pouvons désormais demander directement une synthèse, une explication, une conclusion ou même une décision. Le risque n'est donc plus seulement de recevoir de fausses informations. Le risque est de ne plus chercher l'information du tout.
Pourquoi parcourir dix documents lorsque l'intelligence artificielle peut vous fournir une réponse en dix secondes ? Pourquoi lire un ouvrage de plusieurs centaines de pages lorsqu'un modèle peut vous en résumer les idées principales ? Pourquoi comparer plusieurs analyses lorsque votre assistant peut vous expliquer immédiatement « ce qu'il faut en retenir » ? Parce qu'une réponse n'est pas nécessairement une compréhension !
Et surtout parce qu'un cerveau qui délègue systématiquement l'effort finit par perdre l'habitude de faire cet effort. Et c'est peut-être là l'une des grandes batailles cognitives du siècle qui commence. Non pas empêcher l'être humain d'accéder à l'intelligence artificielle, mais empêcher qu'il devienne intellectuellement dépendant d'elle. Car celui qui contrôle l'outil qui fournit les réponses possède potentiellement une influence considérable sur celui qui ne cherche plus les questions par lui-même.
Imaginez alors ce que cela signifie lorsque l'intelligence artificielle se combine avec les algorithmes de recommandation, les réseaux sociaux, les moteurs de recherche, les plateformes vidéo et les gigantesques bases de données comportementales. Chaque individu peut progressivement être enfermé dans une réalité informationnelle personnalisée. Deux personnes peuvent regarder le même événement et recevoir immédiatement deux sélections différentes d'images, de commentaires, d'experts, de statistiques et d'interprétations. Elles peuvent vivre dans le même pays, parler la même langue, avoir accès aux mêmes faits fondamentaux et pourtant construire deux représentations presque incompatibles du monde.
L'une verra une crise, l'autre verra une réussite. L'une verra une menace, l'autre une libération. L'une verra une guerre, l'autre une opération de défense. L'une verra une catastrophe économique, l'autre une transition nécessaire. Et chacune pourra disposer de suffisamment de «preuves» sélectionnées par son environnement numérique pour avoir le sentiment sincère d'avoir raison. C'est là que l'emprise cognitive devient véritablement inquiétante.
Le problème n'est plus seulement de mentir à une population. Il devient possible de construire pour chaque individu un environnement informationnel dans lequel le mensonge n'a même plus besoin d'être imposé puisqu’il devient invisible. L'algorithme n'a pas besoin de vous dire explicitement ce que vous devez penser. Il lui suffit de déterminer ce que vous ne verrez jamais. C'est une autre nuance essentielle qui se joue actuellement avec les GAFAM.
L'illusion du confort
Le contrôle moderne peut ne plus consister à censurer une information. Il peut consister à l'enterrer sous dix mille autres informations, jusqu'à ce qu'elle devienne pratiquement introuvable. Il peut également consister à vous présenter continuellement des contenus qui confirment vos croyances, jusqu'à ce que vous finissiez par confondre la fréquence d'apparition d'une idée avec sa vérité. C'est ainsi que naissent les bulles cognitives.
Et ces bulles peuvent devenir extrêmement puissantes parce qu'elles donnent à chacun l'impression de vivre dans «le vrai monde». Or le monde numérique que nous voyons n'est jamais exactement le monde réel. Ce n’'est qu’une sélection du monde réel. Et une sélection effectuée par des systèmes dont nous ne connaissons pas toujours les critères, dont nous ne contrôlons pas les paramètres et dont les intérêts ne sont pas nécessairement les nôtres. Voilà pourquoi la question de la souveraineté numérique ne concerne pas seulement les données personnelles ou les infrastructures informatiques. Elle concerne la souveraineté de notre perception.
Car une population peut être juridiquement libre tout en étant cognitivement enfermée. Elle peut avoir le droit de parler tout en ne sachant plus qui écouter. Elle peut avoir accès à des millions de sources tout en étant incapable de distinguer les plus fiables. Elle peut disposer de davantage d'informations que toutes les générations précédentes tout en comprenant moins bien les mécanismes fondamentaux du monde. Et c'est peut-être précisément ce paradoxe qui caractérise notre époque.
Jamais nous n'avons eu autant d'informations. Jamais nous n'avons eu autant de moyens de vérifier. Et pourtant jamais il n'a été aussi facile de vivre dans une réalité entièrement fabriquée par la sélection de l'information. C'est ici que le rôle des médias devient déterminant.
Car un média ne contrôle pas nécessairement la population en lui faisant croire une chose totalement inventée. Il peut exercer une influence beaucoup plus subtile et choisir les événements auxquels nous devons accorder notre attention, les experts que nous devons écouter, les images que nous devons voir, les mots que nous devons employer et les sujets dont nous devons considérer qu'ils sont importants.
Ce qui n'est pas montré finit par sembler inexistant. Ce qui est répété finit par sembler évident. Ce qui est présenté par tous les médias finit par sembler incontestable. Et ce qui est systématiquement présenté comme marginal, dangereux ou ridicule peut finir par disparaître du champ de pensée acceptable. C'est ainsi qu'une société peut progressivement perdre le contact avec une partie du réel sans avoir officiellement interdit quoi que ce soit.
Le danger n'est donc pas uniquement une propagande grossière comparable à celle des régimes totalitaires du siècle dernier. Le danger contemporain est parfois beaucoup plus sophistiqué avec une multitude de filtres, d'algorithmes, de recommandations, de notifications, de répétitions et de récompenses psychologiques qui orientent progressivement l'attention humaine. Et l'attention est devenue une ressource stratégique.
Que nous rest-t-il ?
Celui qui possède notre attention possède une partie de notre temps. Celui qui possède notre temps possède une partie de notre comportement. Celui qui influence nos comportements peut influencer nos achats, nos opinions, nos votes, nos peurs et nos colères. Et celui qui parvient à influencer durablement notre représentation du monde peut finir par exercer une forme de pouvoir qui ne ressemble plus du tout au pouvoir politique traditionnel. Il n'a même plus besoin de nous ordonner quoi que ce soit. Il lui suffit de rendre certaines pensées visibles et d'autres invisibles. C'est ici que la souveraineté cognitive rejoint la souveraineté politique.
Car une démocratie repose sur une hypothèse fondamentale où les citoyens doivent être capables de former librement leur jugement à partir d'informations suffisamment accessibles et contradictoires. Si cette capacité disparaît, le vote demeure peut-être. Les institutions demeurent. Les élections demeurent. Les débats demeurent. Mais quelque chose d'essentiel s'est déjà dégradé dans la capacité du citoyen à déterminer lui-même ce qu'il croit être réel. Et c'est précisément pour cette raison que la véritable bataille ne sera peut-être pas celle qui opposera demain les hommes aux machines.
Elle sera celle qui opposera l'homme capable de penser avec les machines à l'homme qui leur abandonnera progressivement le soin de penser pour lui. La technologie peut nous libérer d'une quantité extraordinaire de tâches. L'intelligence artificielle peut nous permettre d'apprendre plus vite, de comparer davantage de sources, d'analyser des volumes de données impossibles à traiter individuellement et de mieux comprendre des phénomènes complexes. Mais elle peut aussi devenir la béquille permanente d'une société qui ne veut plus faire l'effort de marcher.
Et lorsque cette béquille appartient à quelqu'un d'autre, la question devient immédiatement politique. Car celui qui contrôle l'infrastructure finit toujours par disposer d'un pouvoir sur ceux qui en dépendent. Et si cette infrastructure contrôle désormais non seulement nos transactions, nos déplacements et nos communications, mais également l'information à partir de laquelle nous construisons notre vision du monde, alors le pouvoir qu'elle représente dépasse de très loin celui d'une simple entreprise technologique. Il touche à quelque chose de beaucoup plus intime avec notre capacité à penser.
Et c'est peut-être là, finalement, que se trouve la dernière frontière de la souveraineté : non plus seulement posséder son territoire, sa monnaie ou ses ressources, mais rester propriétaire de son propre esprit.
Qui veut vivre serein doit être souverain
Au terme de ces trois billets, une même logique apparaît. Nous avons d'abord cherché qui possède le pouvoir, puis comment ce pouvoir se finance, avant d'arriver à la question ultime pour savoir qui contrôle le réel que nous percevons ? Car le pouvoir ne réside plus seulement dans les banques, les États, les ressources ou les infrastructures. Il se trouve désormais aussi dans les données, les algorithmes, l'intelligence artificielle et l'information. Celui qui contrôle ces outils peut influencer non seulement nos comportements, mais progressivement notre manière de comprendre le monde. Et c'est là que se joue la véritable rupture.
Les guerres visibles opposent des armées et des États. La guerre invisible oppose des systèmes de dépendance financière, énergétique, technologique, informationnelle et désormais cognitive. Comme nous l’avons vu précédemment. Le véritable enjeu du monde nouveau ne sera donc pas simplement de savoir quelle puissance remplacera l'ancienne. Il sera de savoir si les peuples accepteront de passer d'une dépendance à une autre.
Car être souverain ne signifie pas seulement posséder son territoire, sa monnaie ou ses ressources. Cela signifie aussi pouvoir penser, décider, produire, échanger et choisir sans dépendre entièrement d'un système que l'on ne contrôle pas. C'est pourquoi la dernière bataille sera probablement la plus importante de toutes. Car ce sera la bataille pour notre autonomie. Et c'est précisément ce que nous allons examiner dans le prochain et dernier billet.
Phil BROQ.
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