QUAND L’EMPIRE PERD LE CONTROLE DU MONDE
À force de commenter l’écume des événements, de prédire l’apocalypse au gré des crises et de réduire la géopolitique à quelques grilles de lecture figées, une partie de cette prétendue expertise est devenue le relais d’une propagande financière et géopolitique qui présente l’ordre établi comme naturel, éternel et indépassable. Beaucoup d’entre eux ne sont plus des analystes, mais les porte-voix d’un ordre financier à bout de souffle. Ils répètent les dogmes de l’hégémonie anglo-américaine, confondent propagande et expertise, et présentent comme éternel un système qui commence précisément à perdre ce qui faisait sa force. C'est à dire son monopole. Les empires finissent toujours par rencontrer leur limite. Et ceux qui vivent de leur propagande disparaissent généralement avec eux.
En effet, les systèmes de puissance ne disparaissent pas parce que leurs défenseurs cessent d’y croire. Ils disparaissent lorsque leurs fondations commencent à se fissurer. Et c’est précisément ce qui est en train de se jouer sous nos yeux. Comme les empires qui l’ont précédé, l’ordre anglo-américain n’est pas nécessairement condamné à s’effondrer brutalement mais il peut perdre progressivement son monopole, son influence et surtout la capacité de faire accepter ses règles comme les seules règles possibles. Et c’est précisément cette lente érosion des monopoles — financiers, militaires, commerciaux et idéologiques — que les prophètes de l’apocalypse médiatique peinent à voir. Ils attendent l’effondrement spectaculaire mais le véritable changement est probablement beaucoup plus discret et plus radical aussi.
La banque comme frontière invisible
Si les frontières militaires sont visibles, les frontières financières ne le sont pas. Un navire peut physiquement naviguer où il le veut, mais sa cargaison doit être assurée. La transaction doit être financée. Les banques doivent accepter de la traiter. Les entreprises doivent pouvoir recevoir les paiements et les intermédiaires doivent pouvoir accéder aux marchés.
Et soudain, la puissance géopolitique ne se trouve plus seulement dans un porte-avions. Elle se trouve dans un réseau bancaire. Dans une chambre de compensation. Dans une devise. Dans une assurance. Dans un système de paiement. Dans une juridiction… C’est beaucoup moins spectaculaire qu’un missile, mais beaucoup plus puissant. Voilà probablement l’un des phénomènes les plus importants de la période actuelle. Et les sanctions américaines illustrent parfaitement cette puissance.
La domination américaine a ainsi reposée sur un ensemble de leviers économiques et financiers dont l’efficacité dépend précisément de la centralité des infrastructures anglo-américaines dans l’économie mondiale. Et c’est ce système qui commence à être contesté. Pas nécessairement par une révolution, ni par un effondrement, mais par une diversification. La même logique vaut pour le commerce maritime.
Des États cherchent à multiplier leurs partenaires. À commercer dans plusieurs devises. À développer leurs propres infrastructures financières. À contourner certaines sanctions. À réduire leur dépendance. Ce n’est pas encore la disparition du dollar. C’est quelque chose de plus lent et de beaucoup plus important avec la fin progressive de son caractère incontestable.
Et la mer ?
Pendant des décennies, la puissance navale américaine a constitué l’un des piliers de la mondialisation assurée par les circuits anglo-saxons. La capacité à sécuriser les grandes routes maritimes, à maintenir une présence militaire mondiale et à intervenir sur les principaux points de passage donne une puissance incomparable. Mais cela révèle également une fragilité.
Les détroits, les canaux et les routes maritimes deviennent des points de concentration de la puissance. Or l’histoire récente du Moyen-Orient montre à quel point le contrôle effectif d’un passage stratégique ne peut pas être présumé. Le détroit d’Ormuz en est l’exemple le plus spectaculaire. La crise actuelle a transformé ce passage maritime en instrument de confrontation directe entre les intérêts des mondialistes basés à Washington ou Londres, face aux souverainistes de Téhéran et les puissances énergétiques régionales. Les États-Unis, poussés par les Israéliens, ont utilisé le blocus et les sanctions comme instruments de pression, tandis que l’Iran a cherché à exploiter sa position géographique pour peser sur un trafic maritime jusque là monopolisé par les anglais.
Et soudain apparaît une vérité que les experts de plateau oublient constamment, à savoir que la puissance ne signifie pas omnipotence. En effet, même une superpuissance doit composer avec la géographie. Avec les flux commerciaux. Avec les infrastructures. Avec les alliés. Avec les réactions des autres puissances.
Les pays du Golfe ne sont pas de simples marionnettes anglo-saxonnes.
Décrire les États du Golfe comme de simples « proxys » américains serait aussi simpliste que de prétendre qu’ils seraient totalement indépendants de Washington. La réalité est beaucoup plus intéressante. Il faut ici éviter un autre piège.
L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar et les autres puissances régionales ont longtemps bénéficié de la protection militaire américaine et des banques anglaises pour blanchir leur argent, tout en développant leurs propres stratégies. Certes, ils achètent des armes américaines, mais ils commercent aussi avec la Chine. Ils accueillent des infrastructures militaires occidentales, mais cherchent parallèlement à diversifier leurs partenariats. Et s’ils coopèrent avec Washington, ils dialoguent aussi avec Pékin et Moscou.
Ils ont besoin des États-Unis, mais ils savent aussi que dépendre d’un seul protecteur est une vulnérabilité. Et cette évolution est précisément ce qui devrait intéresser les véritables géopolitologues. Les dynamiques récentes du Moyen-Orient montrent d’ailleurs que certains États du Golfe cherchent désormais à multiplier les garanties et les partenariats plutôt qu’à demeurer enfermés dans une relation exclusive avec Washington. Voilà ce que certains appellent encore naïvement «chaos» alors qu’il s’agit peut-être simplement de diversification stratégique.
Israël est-il encore un allié, un avant-poste ou un centre de gravité belliciste ?
Le cas israélien est encore plus délicat puisqu’Israël n’est évidemment pas un simple pantin américain mais un "Proxy" anglais. L’État israélien possède ses propres intérêts, sa propre stratégie, ses propres services de renseignement, sa propre doctrine militaire et sa propre capacité d’influence ou plutôt de corruption. Mais la relation avec Washington est si profonde qu’il serait absurde de prétendre qu’elle n’a pas de conséquences sur l’architecture géopolitique régionale. Et la guerre contre l’Iran a précisément montré que cette relation pouvait devenir une source de tensions internes pour le système américain lui-même.
Les États-Unis ne contrôlent pas nécessairement toutes les décisions israéliennes et Israël n’obéit pas nécessairement à toutes les demandes américaines. Et les deux États peuvent avoir des évaluations différentes du renseignement et des menaces. Des informations récentes montrent d’ailleurs que des avertissements israéliens concernant de supposés projets iraniens contre Trump n’ont pas pu être corroborés indépendamment par les services américains. Voilà une réalité beaucoup plus complexe que le schéma infantile du « maître et de la marionnette ».
Le problème n’est donc pas de démontrer qu’Israël serait un «proxy». Le problème sérieux est de comprendre comment fonctionne une alliance asymétrique lorsque les intérêts des deux partenaires convergent parfois et divergent souvent. C’est autrement plus difficile et donc beaucoup moins vendeur.
L’empire ne s’effondre pas, il perd simplement son monopole
C’est probablement la distinction essentielle. Et nous ne sommes pas nécessairement devant un effondrement spectaculaire des États-Unis mais devant celui de l'architecture totalitaire des anglo-sionistes. Il est évident que l’Amérique demeurera une puissance militaire, financière, technologique et industrielle gigantesque. Son dollar reste encore central. Ses entreprises demeurent dominantes dans de nombreux secteurs. Ses forces armées possèdent une capacité de projection sans équivalent. Son réseau d’alliances demeure considérable. Alors parler d’un «effondrement américain» serait aussi simpliste que de parler d’une Russie nécessairement au bord de l’effondrement chaque fois que l’on souhaite que cela arrive.
Ce qui est plus intéressant, c’est la dégradation relative du monopole américain basé sur sa capacité militaire. En effet, Washington ne disparaît pas mais il doit davantage négocier. Il doit davantage contraindre. Il doit davantage payer. Il doit davantage menacer. Il doit davantage convaincre. Et surtout, il doit composer avec des États qui disposent désormais de davantage d’options. C’est cela qui change tout. Ainsi, le monde post-américain n’est pas nécessairement anti-américain, comme la fin du monopole financier Talmudo-anglo-saxon, n’est pas la fin du monde. Au contraire, ce serait même un renouveau.
Encore une fois, la nuance est essentielle. La Chine ne cherche pas nécessairement à «détruire l’Amérique». L’Inde ne cherche pas à devenir une puissance anti-occidentale. Les États du Golfe ne cherchent pas forcement à rompre avec Washington et la Russie ne dispose pas d’une baguette magique lui permettant de remplacer les États-Unis. Mais tous peuvent avoir intérêt à un système dans lequel aucune puissance ne peut imposer seule ses conditions à tout le monde. Voilà la véritable mutation.
La multipolarité n’est pas forcément le remplacement d’un empire par un autre. Elle peut être la multiplication des marges de manœuvre. Et cette multiplication est précisément ce qui rend le vieux système hégémonique plus difficile à piloter. Puisqu’à force de rappeler aux autres États que les garanties américaines ont un prix, que les sanctions peuvent être utilisées comme armes et que les alliances peuvent être soumises à transaction, il leur donne aussi une raison supplémentaire de diversifier leurs dépendances. Le paradoxe est vertigineux.
Plus Washington transforme l’interdépendance en instrument de pression, plus les autres puissances ont intérêt à réduire leur interdépendance avec Washington. C’est peut-être l’un des effets géopolitiques les plus importants de l’ère Trump. Et il ne nécessite aucun complot. Seulement un calcul rationnel des autres États. Voilà ce qui rend le spectacle médiatique si exaspérant car les experts, s’ils l’étaient, auraient dû nous parler de cela.
Et pendant que certains commentateurs nous expliquent pour la centième fois que Trump est «imprévisible», ils oublient de regarder la chgute des structures qui ont façonné le monde actuel. Pendant qu’ils dissèquent son dernier message sur son réseau social, ils oublient de regarder les nouveaux flux commerciaux. Pendant qu’ils analysent chaque grimace de Trump, ils oublient les infrastructures financières. Pendant qu’ils annoncent la prochaine guerre mondiale, ils oublient les négociations. Pendant qu’ils décrivent chaque crise comme la fin du monde, ils ne voient pas la transformation progressive de ce dernier. Ils confondent toujours événement et tendance.
Les anciennes cartes géopolitiques étaient simples. Washington. Moscou. Pékin. OTAN. Chine. Russie. Occident… Mais le nouveau monde ne ressemble pas à leurs cartes et le monde réel devient beaucoup plus compliqué. C’est la maladie professionnelle de l’expertise instantanée. L’événement fait du bruit. La tendance, elle, ne fait pas d’audience.
L’Arabie saoudite négocie avec plusieurs camps. La Turquie joue sur plusieurs tableaux. L’Inde achète russe tout en coopérant avec les États-Unis et Israël. Les monarchies du Golfe approfondissent leurs liens avec la Chine tout en conservant leurs relations militaires avec Washington. Les mondialistes européens, dépassés par leur corruption systémique cherchent à réduire leur dépendance à l’énergie Russe et à leur créateur américain, tout en restant profondément intégrés à l’architecture occidentale et ses paradis offshores de rétrocommissions.
La Chine investit. L’Inde arbitre. La Russie résiste. Les puissances régionales négocient. Et les États-Unis tentent de conserver leur position dominante dans un système où la domination financière anglo-saxonne devient toujours plus coûteuse. Ce n’est pas l’Armageddon, c’est de la géopolitique. Et c’est beaucoup plus intéressant. Car le plus grand danger n’est pas Trump. Le plus grand danger est la croyance persistante selon laquelle Washington, manipulé par Londres, pourrait encore régler chaque crise par une combinaison de sanctions, de bombardements, de menaces et de négociations improvisées.
L’histoire récente montre les limites de cette prétention. La puissance militaire peut détruire mais elle ne peut pas nécessairement reconstruire. Les sanctions peuvent étrangler mais elles peuvent aussi pousser les adversaires à chercher des alternatives. Les blocus peuvent faire pression mais ils peuvent également transformer une voie maritime en champ de bataille. Les alliances peuvent être puissantes mais elles peuvent également devenir des sources de dépendance réciproque. Et si les menaces peuvent faire reculer certains adversaires, elles peuvent aussi convaincre les autres qu’ils doivent se préparer à l'après-américain.
Le vrai danger est de continuer à croire que tout peut être contrôlé et c'est ici que les «experts» deviennent véritablement dangereux. Le problème n'est donc pas qu'ils se trompent sur Trump. Trump est difficile à prévoir. Le problème est qu'ils prétendent pouvoir le prévoir. Le problème n'est pas qu'ils ignorent l'avenir, puisque personne ne le connaît. Le problème est qu'ils transforment leurs scénarios en certitudes. Ce n'est pas qu'ils discutent de la possibilité d'une guerre mais qu'ils annoncent l'apocalypse avec une régularité telle qu'elle devient une routine médiatique. Le problème est que l'alarmisme est devenu leur modèle économique. Et surtout, le problème est qu'ils regardent le monde à travers leurs propres prismes idéologiques jusqu'à ne plus vraiment voir le monde réel.
Ils ne comprennent pas que le système lui-même est en train de changer. Ils cherchent le prochain conflit. Ils ne voient pas la diversification. Ils refusent de voir la recomposition. Ils appellent de leurs vœux l'effondrement. Ils ne voient pas les réactions structurelles des autres États. Ils cherchent encore le «camp» qui va gagner. Ils cherchent le prochain coup de Trump. Et non, Trump n'est probablement pas le seul homme capable de déclencher ou d'empêcher une guerre mondiale. Non, Israël ne contrôle pas à lui seul la politique américaine. Non, les pays du Golfe ne sont pas devenus des ennemis de Washington. Mais quelque chose s'est profondément fissuré dans la croyance de l'éternité de ce système.
Et le système financier occidental n'est plus perçu comme la seule architecture possible. Le système maritime dominé par les puissances anglo-saxonnes est contesté. Les États du Golfe diversifient leurs partenariats. Les puissances émergentes refusent davantage de choisir définitivement un camp. La Chine construit des alternatives. La Russie ouvre des circuits de contournement. L'Inde et la Turque pratiquent l'équilibrisme. Et les mondialistes découvrent progressivement qu'être la première puissance financière mondiale ne signifie pas pouvoir décider seul du comportement des autres.
C'est cela, le véritable sujet. Pas l'Armageddon annoncé chaque matin. Pas la dernière phrase de Trump. Pas le dernier tweet. Pas le dernier expert venu nous expliquer, avec son éternel air pénétré, que «nous sommes à un tournant historique». Le tournant historique, nous y sommes déjà passés, mais il n'a probablement pas la forme spectaculaire qu'ils avaient promise. Il ressemble davantage à une lente érosion des monopoles, à une diversification des dépendances, à une multiplication des centres de décision et à une négociation permanente entre puissances qui refusent désormais de laisser une seule capitale définir les règles du jeu. Et c'est précisément pourquoi les prophètes de l'apocalypse médiatique ne comprennent rien. Ils attendent l'explosion. Alors que le véritable bouleversement est beaucoup plus discret et profond structurellement.
Un monde ne s'effondre pas toujours dans les flammes. Parfois, il cesse simplement d'obéir et suit sa propre route. Et c'est peut-être exactement ce que l'on est en train d'observer.
Phil BROQ.
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