LE MOYEN-ORIENT CESSE DE JOUER SELON LES REGLES DE L’OCCIDENT
Il y a des événements qui font la une parce qu’ils sont spectaculaires. Et puis il y a ceux qui mériteraient de faire la une parce qu’ils changent silencieusement les règles du jeu. Le détroit d’Ormuz appartient aux deux catégories — mais c’est précisément ce qui permet de masquer l’essentiel.
Depuis des semaines, l’attention se concentre sur les navires, les escortes, les cargaisons, les barils de pétrole et la question obsessionnelle de savoir si le détroit est «ouvert» ou «fermé». Pendant ce temps, une transformation autrement plus profonde est à l’œuvre avec la remise en cause progressive des dépendances énergétiques, financières et diplomatiques qui ont fait de quelques routes maritimes stratégiques les instruments d’un pouvoir mondial.
Car le véritable enjeu n’est peut-être déjà plus de savoir qui contrôle le détroit, mais qui aura encore besoin qu’il soit contrôlé demain. Et derrière cette question se profile quelque chose de beaucoup plus vaste : la possibilité que le vieux système de puissance qui a structuré le Moyen-Orient pendant plus d’un siècle soit en train de perdre, une à une, les conditions matérielles de sa survie.
C’est à cette échelle qu’il faut lire les déclarations de Washington, les recompositions régionales et les décisions qui se prennent loin des caméras. Parce que lorsque les infrastructures changent, que les flux se déplacent, que les alliances se diversifient et que les dépendances s’effondrent, ce ne sont pas seulement les rapports de force du moment qui évoluent. C’est la partie elle-même qui change de règles.
Il faut se méfier des images spectaculaires et des commentaires à chaud. Un navire qui passe ou ne passe pas, un détroit ouvert ou fermé, quelques millions de barils de pétrole en moins ou en plus et tout cela nourrit les chaînes d’information, affole les marchés et excite les réseaux sociaux. Mais ce n’est pas nécessairement l’essentiel. Car l’essentiel est toujours ailleurs de ce que les médias dominants vous montrent...
Le dernier message de Scott Bessent, secrétaire américain au Trésor, mérite d’être pris au sérieux précisément parce qu’il ne se réduit pas à une menace supplémentaire contre l’Iran. Lorsqu’il annonce que Washington va appliquer des mesures « sans précédent » dans l’histoire de l’isolement économique d’un pays, il ne décrit pas simplement une nouvelle salve de sanctions. Il revendique une stratégie de longue haleine visant à priver progressivement le régime iranien de ses leviers financiers, réduire sa capacité à monétiser ses ressources, assécher ses réseaux économiques et, surtout, faire en sorte qu’un point géographique stratégique ne puisse plus servir d’arme de coercition. Autrement dit, Washington ne chercherait plus seulement à gagner la bataille autour du détroit d’Ormuz. Il chercherait à faire en sorte que le détroit cesse d’être une bataille décisive en annihilant son attrait. Et c’est une différence considérable.
Depuis des décennies, le détroit d’Ormuz constitue l’un des principaux symboles de la vulnérabilité énergétique mondiale. Des volumes considérables d’hydrocarbures y transitent quotidiennement. Sa position donne à l’Iran un formidable levier théorique permettant de menacer la circulation maritime, perturber les exportations, augmenter le coût de l’assurance, provoquer la panique sur les marchés et transformer une étroite bande maritime en instrument de pression géopolitique servant les intérêts Anglos-sionistes. Mais un levier n’est puissant que tant que l’adversaire en dépend. Et c’est précisément cette dépendance que Washington prétend aujourd’hui réduire.
Un siècle après Sykes-Picot, les cartes sont à nouveau rebattues. En 1916, les accords secrets conclus entre la Grande-Bretagne et la France avaient contribué à dessiner les contours du Moyen-Orient moderne selon une logique qui répondait d’abord aux intérêts des puissances européennes grâce à des zones d’influence, des frontières, des accès aux routes commerciales, le contrôle des territoires et la sécurisation des ressources. Ce qui était alors présenté comme un nouvel équilibre régional s’inscrivait aussi dans une architecture de puissance permettant aux capitales occidentales de peser durablement sur le destin de peuples et d’États dont elles déterminaient largement les marges de manœuvre.
Les accords Sykes-Picot sont des traités secrets signés le 16 mai 1916 entre la France et le Royaume-Uni (avec l'aval de la Russie et de l'Italie), visant à dépecer l'Empire ottoman après la Première Guerre mondiale. Négociés par Mark Sykes et François Georges-Picot, ils prévoyaient le partage des provinces arabes en zones d'influence directe et zones sous administration arabe sous tutelle occidentale.
Cette division arbitraire, qui ignorait les aspirations indépendantistes arabes promises par les Britanniques via les correspondances McMahon-Hussein, a façonné les frontières modernes du Proche-Orient. Révélés en novembre 1917 par le gouvernement bolchevique russe, ces accords sont souvent cités comme l'origine des tensions géopolitiques et ethnico-religieuses contemporaines dans la région.
Il faut toutefois distinguer les différents moments et acteurs car le Moyen-Orient moderne n’a pas été «créé» par les seuls Britanniques, mais Londres a joué un rôle central dans son architecture après la Première Guerre mondiale. En 1916, les accords Sykes-Picot entre la Grande-Bretagne et la France prévoyaient des zones d’influence dans les territoires de l’Empire ottoman ; en 1917, la Déclaration Balfour engageait le gouvernement britannique en faveur de l’établissement d’un «foyer national pour le peuple juif» en Palestine ; puis, après 1918, le système des mandats de la Société des Nations transforma cette influence en administration directe ou indirecte. La Grande-Bretagne obtint notamment les mandats sur l’Irak, la Palestine et la Transjordanie, tandis que la France administrait la Syrie et le Liban. En Irak, Londres favorisa la création d’une monarchie hachémite autour de Fayçal Ier et consolida un État réunissant les anciennes provinces ottomanes de Bagdad, Bassora et Mossoul, tandis qu’en Transjordanie, l’émirat confié à Abdallah Ier fut placé sous tutelle britannique. En Palestine, Londres administra directement le territoire à partir de 1920, avec les contradictions explosives entre ses engagements arabes et sionistes.
Plus au sud, les Britanniques consolidèrent leur influence sur les Émirats de la Trêve, Oman, Bahreïn, le Koweït et le Qatar à travers une succession de traités et de protectorats qui leur assuraient le contrôle des routes maritimes et des intérêts commerciaux. Le découpage ne fut donc pas le résultat d’un unique grand plan secret, mais d’une succession d’accords, de mandats, de traités, de protectorats et de décisions impériales qui, entre 1916 et les années 1930, transformèrent l’ancien espace ottoman en un ensemble d’États et de territoires largement structurés selon les intérêts stratégiques des puissances européennes — avec la Grande-Bretagne au cœur de cette nouvelle architecture.
Et pendant des décennies, cette architecture s’est transformée, adaptée et a changé de forme, sans pour autant disparaître. Or quelque chose de beaucoup plus profond semble aujourd’hui se produire puisque désormais les États du Moyen-Orient disposent de davantage de ressources, de partenaires et de leviers autonomes pour remettre en cause ces dépendances anciennes. Ils diversifient leurs alliances, développent leurs propres infrastructures, commercent avec plusieurs pôles de puissance et cherchent à réduire leur exposition aux mécanismes financiers et diplomatiques occidentaux.
Ce qui se joue n’est donc pas simplement une nouvelle crise régionale, ni un énième affrontement entre puissances. C’est peut-être la remise en question progressive d’un principe vieux de plus d’un siècle selon lequel les grandes règles du Moyen-Orient peuvent être définies depuis Londres. Les frontières tracées hier ne disparaissent pas nécessairement, mais les rapports de force qui leur donnaient leur signification évoluent. Les alliances changent, les flux se déplacent, les dépendances s’amenuisent et de nouveaux centres de décision apparaissent. Les cartes sont toujours là, mais ceux qui les distribuaient ne sont plus certains de pouvoir encore décider de la partie.
Chris Wright, secrétaire américain à l’Énergie, a insisté sur un élément particulièrement révélateur en stipulant que les statistiques publiques de trafic ne refléteraient plus nécessairement la réalité opérationnelle lorsque des navires naviguent sous escorte et réduisent ou coupent leurs signaux de suivi. Qu’il faille prendre ces chiffres avec prudence ne signifie pas pour autant que la crise est imaginaire. Cela signifie que la vieille manière de mesurer la puissance d’un détroit devient elle-même obsolète. Et c’est là que le raisonnement stratégique devient beaucoup plus intéressant que le vacarme quotidien des réseaux sociaux.
La question n’est pas simplement : « Qui contrôle aujourd’hui le détroit ?» La question est de savoir ce qu’il se passe lorsque contrôler ce détroit ne suffit plus à contrôler l’économie qui en dépend ?» C’est une différence entre la tactique et la stratégie. La tactique consiste à escorter des navires, sécuriser des routes, déplacer des cargaisons et contourner les obstacles. La stratégie consiste à construire suffisamment d’alternatives pour que l’obstacle perde progressivement sa valeur.
Oléoducs contournant le détroit. Augmentation des capacités de production. Diversification des fournisseurs. Développement nucléaire. Réorganisation des flux énergétiques. Nouvelles infrastructures régionales. Coopération accrue entre les États du Golfe. Suppression des flux financiers occidentaux… Pris séparément, chacun de ces éléments peut sembler secondaire. Pris ensemble, ils dessinent autre chose, telle qu’une tentative de démantèlement de la dépendance qui a donné au détroit d’Ormuz son importance stratégique. Et c’est ici que le discours sur «l’ouverture» ou la «fermeture» physique du détroit devient presque grotesque.
Les réseaux sociaux veulent une photographie instantanée, facile à lire et à expliquer : ouvert, fermé, victoire américaine, victoire iranienne… Ils transforment ainsi une métamorphose structurelle en simple match de football. Or une puissance géopolitique ne disparaît pas parce qu’un titre de presse l’annonce. Elle disparaît lorsque les conditions matérielles, financières, diplomatiques et institutionnelles qui rendaient son hégémonie possible sont progressivement supprimées.
Et c’est précisément ce qui se joue aujourd’hui, dans une large mesure à l’abri des regards. Ce ne sont pas nécessairement les puissances que les médias présentent comme « vaincues » qui sont en train de perdre le plus profondément ; ce sont les anciens flux et circuits de pouvoir issus de l’ordre totalitaire anglo-saxon qui sont progressivement mis à mal, contournés, démantelés ou, dans certains cas, tout simplement supprimés dans les coulisses diplomatiques. Les recompositions monétaires, énergétiques, commerciales et stratégiques en cours touchent directement les infrastructures qui soutenaient cette hégémonie.
Or, c’est précisément ce que le récit médiatique dominant tend à dissimuler puisque derrière les crises visibles se joue la disparition progressive des mécanismes financiers carceraux, mais devenus institutionnels, qui alimentaient cette puissance. Et si ces mécanismes disparaissent, c’est aussi tout l'écosystème médiatique, financier et politique occidental qui perd la base matérielle de son influence — autrement dit, les intérêts mêmes qui lui permettaient de raconter le monde à son avantage.
La véritable bataille n’est donc pas celle que montrent les gros titres des médias appartenant aux oligarques. Elle se joue dorénavant dans les flux, les règlements, les alliances, les infrastructures et les circuits financiers. De plus, une hégémonie ne s’effondre pas au moment où elle est déclarée morte car elle s’effondre lorsque le monde cesse progressivement d’avoir besoin des mécanismes qui la faisaient fonctionner. C’est exactement ce qui est en jeu.
Et ce récit devient encore plus explosif dès lors que l’on regarde la remise en cause du vieux système politique moyen-oriental dans sa profondeur historique. Car cet ordre n’est pas apparu spontanément puisque depuis plus d’un siècle, ce sont d’abord les Britanniques, puis plus largement les puissances sionisto-anglo-saxonnes, qui ont largement contribué à en dessiner les frontières, à installer ou soutenir des régimes, à organiser les alliances et à structurer les circuits commerciaux, énergétiques et financiers de la région. Autrement dit, ce sont eux qui, pendant des décennies, ont distribué les cartes — et qui ont surtout veillé à conserver une position privilégiée pour en tirer tous les bénéfices.
Le véritable bouleversement actuel ne réside donc pas simplement dans le remplacement de tel dirigeant, dans le rapprochement de tel État avec tel autre ou dans la victoire ponctuelle d'un camp. Il réside dans la remise en cause progressive des règles du jeu elles-mêmes, qui permettaient à une puissance extérieure de définir les équilibres régionaux, d’en contrôler les principaux flux et d’en capter une part disproportionnée des bénéfices.
C’est pourquoi les transformations en cours sont si difficiles à lire à travers les récits médiatiques habituels. Ce qui est en train de vaciller, ce n’est pas seulement un ordre politique régional, mais une architecture de pouvoir mondial construite sur plus de cent ans de guerre , de corruption, de chantage et de pôts-de-vin. Et lorsque ceux qui ont trop longtemps distribué les mauvaises cartes perdent progressivement la capacité de fixer les règles, de contrôler les flux et de garantir leurs intérêts, ce n’est pas une simple recomposition diplomatique mais bien la fin possible d’un modèle d’hégémonie toxique en tous points.
Lors d’un forum consacré à la nouvelle géopolitique du Moyen-Orient à Chatham House, des déclarations attribuées au conseiller politique du président libanais, Jean Aziz, auraient directement mis en cause l’héritage de Henry Kissinger et, plus largement, la manière dont les grandes puissances ont historiquement considéré le Liban. Au-delà de la formule elle-même, l’intérêt politique du propos tient surtout à ce qu’il révèle sur le modèle diplomatique incarné par Kissinger — celui d’un Moyen-Orient pensé comme un échiquier où les grandes puissances négocient entre elles les équilibres, les concessions et les zones d’influence — est désormais ouvertement contesté. Pendant des décennies, le Liban a précisément illustré les limites de cette logique : un pays dont les équilibres internes ont été constamment traversés par les rivalités régionales et les interventions de puissances extérieures, au point que son destin a souvent été décidé autant dans les capitales étrangères que dans ses propres institutions.
Le symbole est donc plus important que la polémique autour d’une citation. Remettre en cause les méthodes Kissinger, c’est remettre en cause une certaine conception du pouvoir international. Celle qui considère les nations moyennes comme des variables d’ajustement, les populations comme des paramètres secondaires et les territoires comme des pièces que les grandes puissances peuvent déplacer pour préserver leurs intérêts. Que cette conception soit aujourd’hui contestée depuis le cœur même du Moyen-Orient est révélateur d’un changement d’époque où les États de la région ne veulent plus seulement être l’objet des négociations des autres ; ils veulent devenir les sujets de leur propre histoire. Et c’est précisément cette inversion des rôles qui menace le plus profondément l’ancien système.
Ainsi, pendant des décennies, le Moyen-Orient a été manipulé depuis les capitales occidentales et exterieures à la région comme un immense échiquier. Les États y étaient analysés en termes d’équilibre des puissances, de zones d’influence, de régimes à soutenir, de régimes à contenir et de conflits à gérer. Et le cynisme de ce modèle est difficile à dissimuler.
Lorsqu’un pays devient un «pion», sa population disparaît derrière la géopolitique. Lorsque le Liban devient un «théâtre», les Libanais deviennent les figurants de décisions prises ailleurs. Lorsque la Syrie, l’Irak, l’Iran, Israël ou les monarchies du Golfe sont réduits à des pièces dans un jeu de puissance, leurs intérêts propres deviennent alors secondaires. C’est précisément ce modèle que le discours présenté voit effondrer. Et c’est là que Donald Trump apparaît dans le récit non comme un simple président américain supplémentaire, mais comme le symbole d’une rupture avec l’ordre diplomatique traditionnel imposé par les mondialistes.
D’un côté, une diplomatie verticale, obsédée par l’équilibre des puissances et les arrangements entre grandes capitales, dont Kissinger fut l’un des grands architectes. De l’autre, une diplomatie transactionnelle et régionale qui chercherait à pousser les acteurs locaux à négocier directement leurs intérêts.
Les États du Golfe ne veulent plus nécessairement attendre que Washington leur explique ce qui est bon pour eux. Le Qatar, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et d’autres puissances régionales cherchent depuis plusieurs années à multiplier leurs marges de manœuvre en sortant des flux financiers occidentaux. Ils commercent avec plusieurs blocs, négocient avec plusieurs puissances et refusent de plus en plus d’être enfermés dans une relation exclusive avec Washington. C’est peut-être cela, la transformation la plus profonde.
Le monde qui se dessine n’est pas nécessairement un monde «dominé par Trump». C’est potentiellement un monde dans lequel les États régionaux deviennent suffisamment puissants, suffisamment riches et suffisamment autonomes pour refuser d’être de simples instruments de la politique des grandes puissances. Et cette évolution rend l’ancien modèle beaucoup plus difficile à maintenir. Le dossier énergétique en est une démonstration particulièrement brutale.
Pendant des décennies, l’Occident a construit une partie de sa prospérité sur une dépendance massive aux hydrocarbures. Cette dépendance créait mécaniquement des vulnérabilités. Plus une économie dépend d’une route maritime, d’un producteur ou d’un corridor, plus celui qui contrôle cette route dispose d’un moyen de pression. La réponse logique n’est donc pas de répéter indéfiniment : «Nous protégerons le détroit.» La réponse logique est de pouvoir dire un jour : «Nous n’en avons plus besoin comme avant.»
Voilà pourquoi les oléoducs, la production énergétique, le nucléaire et la diversification des routes commerciales sont infiniment plus importants que les cartes anxiogènes publiées chaque matin. Une route stratégique n’est pas éternellement stratégique. Un empire ne conserve pas éternellement ses leviers. Une dépendance ne constitue pas une fatalité. Et un système géopolitique peut mourir longtemps avant que ses symboles disparaissent.
C’est précisément ce qui rend l’affirmation selon laquelle le détroit d’Ormuz pourrait devenir progressivement «une étendue d’eau parmi d’autres» si provocatrice. Elle ne signifie pas que le détroit cessera d’être géographiquement important. Elle signifie que sa capacité à dicter les conditions du jeu pourrait s’éroder. C’est là aussi une distinction essentielle.
Mais il faut également refuser l’autosatisfaction facile. Dire que l’Iran perdrait progressivement son levier ne signifie pas que l’Iran serait vaincu, neutralisé ou incapable de provoquer des dégâts. Dire que les États-Unis construisent des alternatives ne signifie pas que ces alternatives seront immédiatement opérationnelles, bon marché ou politiquement acceptées. Dire que l’ordre régional évolue ne signifie pas qu’un nouvel ordre stable est déjà installé. La géopolitique n’est pas une vidéo promotionnelle sur You tube.
Elle est faite de coûts, de morts, de crises, de revirements, de négociations secrètes et de décisions dont les conséquences apparaissent parfois vingt ans plus tard. C’est précisément pour cette raison qu’il faut regarder au-delà de la propagande de chaque camp. Le véritable sujet n’est donc pas de savoir si Washington «gagne» aujourd’hui ou si Téhéran «gagne» demain matin. Le véritable sujet est beaucoup plus dérangeant et vise à savoir combien de temps encore les mêmes mécanismes de dépendance permettront-ils aux puissances régionales et extérieures de se faire chanter, de se contenir, de se combattre ou de se manipuler les unes les autres ?
Car si le récit présenté par Trump et son équipe contient une grande part de vérité, alors nous ne sommes pas simplement devant une crise iranienne. Nous sommes devant la tentative de liquider un système énergétique fondé sur quelques corridors vitaux imposés par la finance anglo-sioniste. Mais aussi un système financier permettant de couper ou d'autoriser les flux à volonté. Ou encore un système diplomatique dans lequel certaines puissances prétendent définir les règles pour les autres. Et enfin, un système régional où des peuples entiers ont payé le prix des équilibres stratégiques conçus dans des bureaux éloignés de leurs frontières. Et c’est là que le discours devient véritablement incendiaire. Parce qu’il affirme que le vieux «grand jeu» n’est plus seulement contesté, il est en train de perdre ses fondations.
Reste une question fondamentale pour savoir si cette transformation conduira réellement à davantage de souveraineté pour les nations concernées, ou remplacera-t-elle simplement une tutelle par une autre ? Car c’est là que se trouve le véritable test. En effet, remplacer un empire par un autre n’est pas forcement une libération. Pas plus que remplacer un maître par plusieurs maîtres n’est une souveraineté. Et proclamer la fin d’un système ne suffit pas à le détruire. Il faut encore que les peuples concernés puissent construire quelque chose à sa place.
C’est pourquoi les déclarations fracassantes, les accusations historiques et les promesses présidentielles doivent être confrontées à une réalité beaucoup moins spectaculaire avec la transformation des infrastructures, des flux financiers, des capacités énergétiques, des alliances, des accords commerciaux et la capacité réelle des États à décider seuls de leur avenir. C’est là que se joue l’histoire. Pas dans le vacarme des réseaux sociaux. Pas dans la prochaine conférence de presse. Pas dans le prochain titre annonçant que le détroit est « ouvert » ou « fermé ». Mais dans la lente disparition des dépendances.
Et si cette disparition se confirme, alors le bouleversement sera autrement plus important qu’une simple confrontation entre Washington et Téhéran. Ce qui serait en train de mourir ne serait pas seulement un mécanisme de pression iranien. Ce serait une certaine manière de gouverner le Moyen-Orient. Et lorsqu’un système vieux de plusieurs décennies commence réellement à s’effondrer, le plus dangereux n’est pas toujours de savoir qui gagne, mais de savoir ce qui surgira du vide...
Phil BROQ.
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