L’INDUSTRIE DE LA MORT ET LA REPUBLIQUE DES COMPLICES
Nous vivons dans une époque où la distance entre les faits et leur représentation médiatique est devenue vertigineuse. Des lanceurs d’alerte, des journalistes indépendants, des chercheurs, des témoins, des documents déclassifiés et des enquêtes parallèles ont, au fil des décennies, mis au jour des affaires que les autorités avaient initialement niées, minimisées ou dissimulées. Cela ne signifie évidemment pas que toute affirmation dissidente soit vraie. Cela signifie que les institutions officielles ne possèdent pas le monopole de la vérité.
Il faut donc résister à deux tentations symétriques. La première consiste à croire aveuglément la version officielle. La seconde consiste à croire automatiquement son contraire. Entre les deux se trouve le travail difficile de la preuve. C’est précisément ce travail qui manque lorsqu’un débat public se transforme en affrontement entre croyants et sceptiques, entre «théorie officielle» et «théorie du complot». Cette opposition est intellectuellement paresseuse. Elle permet d’éviter la seule question qui compte vraiment pour savoir quelles sont les preuves ?
Certaines accusations extravagantes peuvent être fausses. Certaines affirmations officielles peuvent également être incomplètes, erronées ou mensongères. Une démocratie adulte doit pouvoir supporter ces deux possibilités simultanément. L’empereur peut être nu. Mais le fait de le soupçonner ne suffit pas à le démontrer. Il faut regarder. Il faut documenter. Il faut confronter les témoignages. Il faut publier les archives. Il faut permettre la contradiction. Il faut enquêter. Et surtout, il faut accepter que l’enquête puisse conduire à des conclusions que personne au pouvoir n’avait envie d’entendre.
Ainsi, la véritable nature des événements du 7 octobre 2023 demeure, sur bien des points essentiels, insuffisamment établie. Non pas parce que les faits fondamentaux seraient inexistants ou que les crimes commis ce jour-là pourraient être relativisés, mais parce qu’une question d’une gravité exceptionnelle reste posée pour savoir comment une attaque d’une telle ampleur a-t-elle pu se produire contre un État sanguinaire fanatisé dont la frontière avec Gaza figurait parmi les espaces les plus surveillés, militarisés et technologiquement sophistiqués de la planète ?
Cette question n’est ni illégitime, ni secondaire. Elle devrait être au cœur de toute enquête sérieuse sur les événements qui ont bouleversé la région et le monde entier. Elle devrait même être l’une des conditions préalables à toute compréhension politique du désastre qui a suivi. Or, près de trois ans après les faits, l’impression dominante est précisément celle d’un immense angle mort — non plus seulement dans l’établissement des responsabilités, mais dans la prétendue architecture internationale chargée de les faire respecter. Car lorsque des violations répétées du droit international, l’occupation, la colonisation et les violences commises contre des populations civiles ne débouchent ni sur des sanctions effectives, ni sur une véritable mise à l’écart diplomatique, ni même sur une remise en cause sérieuse des privilèges accordés à l’État qui les perpétue, il devient difficile de continuer à présenter le système international comme un ensemble neutre de règles et d’institutions.
L’empereur est nu
Ce qui apparaît alors, derrière le vernis juridique et les déclarations solennelles, ressemble davantage à un système de protection mutuelle où s’entremêlent rapports de force, intérêts stratégiques, pressions, chantages et réseaux d’influence — une logique de puissance qui permet aux responsables politiques et militaires d’échapper durablement aux conséquences de leurs actes. La diplomatie, censée empêcher que la force ne remplace le droit, semble ainsi trop souvent réduite à l’art de préserver les puissants de leurs propres crimes, tandis que les principes proclamés avec emphase ne s’appliquent qu’aux États suffisamment faibles pour ne pouvoir les contester.
À ce stade, parler simplement d’«hypocrisie» serait presque trop indulgent tant c’est une mécanique politique qui, sous couvert de stabilité, contribue à maintenir dans le concert des nations des gouvernements poursuivant des politiques d’occupation et de colonisation dénoncées comme illégales, tout en protégeant les intérêts économiques, militaires et industriels qui prospèrent sur la permanence de la guerre.
La façade institutionnelle demeure ; les communiqués se succèdent ; les sommets se tiennent ; les résolutions sont votées mais derrière cette liturgie diplomatique, les victimes continuent de payer le prix et ceux qui alimentent l’économie de la destruction, le complexe militaro-industriel pour le citer, conservent leurs marchés, leurs alliances et leur impunité. C’est précisément cette contradiction qui rend le système si profondément délétère. Car une architecture internationale conçue -en théorie- pour contenir la violence peut, lorsqu’elle devient à ce point captive des intérêts des puissants, finir par fonctionner uniquement comme son paravent.
Le 7 octobre nous a été présenté comme une rupture absolue, comme un événement fondateur justifiant une guerre d’une ampleur exceptionnelle. Mais cette présentation tend aussi à effacer une réalité plus ancienne et plus structurelle d’un faux État dont la sécurité, l’identité politique et une part considérable de l’organisation sociale se sont historiquement construites autour de la guerre, de la menace permanente et de la mobilisation militaire. À l’image des États-Unis, dont la puissance s’est largement consolidée à travers un complexe militaro-industriel devenu une composante centrale de leur influence mondiale, Israël semble avoir développé une relation à la guerre qui dépasse la seule nécessité défensive pour devenir un principe organisateur de son économie, de sa diplomatie et de sa projection de puissance.
Dans un tel système, l’ennemi n’est plus seulement celui qu’il faut combattre mais devient celui qui justifie la permanence de l’appareil militaire, l’expansion des budgets de défense, la militarisation de la société et le maintien d’alliances stratégiques extrêmement lucratives. La menace doit donc demeurer présente, tangible, renouvelable, car sa disparition remettrait en question une partie des structures de pouvoir qui se sont constituées autour d’elle. La contradiction devient alors impossible à contourner lorsque ceux qui proclament mener une guerre mondiale contre le terrorisme ont eux-mêmes, à différentes périodes et selon leurs intérêts stratégiques, contribué à créer, armer, financer, protéger ou renforcer les acteurs qu’ils désigneraient ensuite comme leurs ennemis absolus.
L'excuse odieuse du terrorisme
L’histoire récente regorge de ces alliances de circonstance où le principe moral s’efface devant le calcul géopolitique. En Afghanistan, les États-Unis et leurs alliés ont soutenu les moudjahidines dans leur combat contre l’Union soviétique, contribuant à installer durablement dans la région des réseaux, des armes et une culture de guerre dont les conséquences allaient largement dépasser le cadre initial du conflit. Au Nicaragua, en Syrie et ailleurs, les mêmes mécanismes de guerre indirecte, de financement d’oppositions armées et de soutien à des forces par procuration ont démontré que, pour les grandes puissances, la frontière entre « combattant de la liberté », « allié stratégique » et « terroriste » pouvait devenir terriblement élastique dès lors que les intérêts du moment l’exigeaient.
Le cas syrien est particulièrement révélateur puisqu’au milieu des années 2010, sous Obama, Washington soutenait une partie de l’opposition armée et cherchait à organiser, financer et armer des forces capables de combattre le régime de Bachar al-Assad, alors même que le terrain était déjà profondément contaminé par la présence de groupes djihadistes, parmi lesquels le Front al-Nosra, affilié à Al-Qaïda, et l’État islamique. Le problème n’est donc pas de prétendre que Washington aurait officiellement décidé de financer Al-Qaïda ou Daech — ce serait une simplification factuellement contestable — mais de constater qu’une politique de guerre par procuration peut produire des effets qu’elle prétend ensuite combattre, en alimentant un écosystème militaire dans lequel les armes, l’argent, les combattants et les infrastructures clandestines circulent bien au-delà du contrôle initial de ceux qui les ont mobilisés.
Et ce mécanisme trouve un écho particulièrement saisissant dans le dossier palestinien. Pendant des années, Israël a autorisé et encadré l’entrée à Gaza de fonds qataris destinés officiellement à soutenir la population, payer des fonctionnaires, financer le carburant et maintenir une économie déjà étranglée par le blocus. Le mécanisme était loin d’être clandestin puisque les transferts étaient soumis à l’approbation israélienne et faisaient l’objet de dispositifs de contrôle.
La question politiquement explosive n’est donc pas de savoir si Israël ignorait l’existence de ces transferts puisqu’il les autorisait, mais pourquoi une stratégie permettant au Hamas de conserver et de consolider son emprise à Gaza a été maintenue pendant tant d’années alors même que ses effets politiques étaient parfaitement prévisibles ? L’accusation formulée depuis plusieurs années par des responsables et commentateurs israéliens est que Benjamin Netanyahu a considéré la division entre Gaza dirigée par le Hamas et l’Autorité palestinienne comme un avantage stratégique permettant d’empêcher l’émergence d’une direction palestinienne unifiée susceptible de porter plus efficacement la revendication d’un État.
Il faut ici distinguer les différents niveaux de preuve, mais le fond du problème demeure qu’une politique peut être parfaitement légale dans chacun de ses gestes administratifs et néanmoins produire une architecture politique profondément cynique dans son ensemble. Autoriser des fonds destinés à Gaza tout en sachant qu’ils contribuent indirectement à maintenir le pouvoir du Hamas n’est pas nécessairement la même chose que financer directement son appareil militaire ; mais c’est précisément cette zone grise qui révèle le fonctionnement réel de la géopolitique.
On ne combat pas toujours son ennemi en cherchant à le détruire immédiatement. On peut aussi chercher à le maintenir suffisamment fort pour qu’il demeure utile, suffisamment faible pour qu’il ne gagne pas, et suffisamment menaçant pour justifier la perpétuation d’un état de guerre. C’est cette logique de division, d’instrumentalisation et de gestion permanente de l’ennemi qui transforme progressivement le conflit en système. Le monstre n’est alors plus seulement celui que l’on combat mais devient aussi celui dont l’existence sert à légitimer la politique de ceux qui prétendent le combattre.
C’est pourquoi le discours occidental sur la « guerre contre le terrorisme » mérite d’être débarrassé de sa prétention morale. (Voir mon livre « Autopsie d’un mensonge occidental- Le théâtre du terrorisme iranien » chez the bookedition.com) Le terrorisme n’est évidemment pas une invention car les crimes commis contre les civils sont réels et doivent être condamnés sans ambiguïté. Mais la manière dont les puissances sélectionnent leurs alliés, leurs ennemis et leurs indignations révèle une réalité autrement plus sordide. En effet, le terrorisme peut être dénoncé avec une férocité absolue lorsqu’il sert l’adversaire, tandis que les alliances avec des acteurs douteux, les financements indirects, les guerres par procuration et les stratégies de déstabilisation deviennent soudain des « nécessités stratégiques » lorsqu’ils servent les intérêts du camp dominant.
Le véritable scandale n’est donc pas seulement que certaines puissances aient pu se tromper ou le faire croire; c’est qu’elles aient si souvent accepté de jouer avec le feu tout en sachant que ce feu finirait par atteindre des populations qui n’avaient jamais participé à leurs calculs. Le système de guerre perpétuelle mis en place par le complexe militaro-industriel est finalement simple a comprendre. On fabrique l’ennemi, on l’utilise, on le laisse prospérer lorsqu’il est politiquement commode, puis on invoque son existence pour justifier une nouvelle guerre. Et pendant que les gouvernements prononcent des discours sur la démocratie, la sécurité et la civilisation, les marchands d’armes vendent, les industries militaires prospèrent, les alliances se consolident et les populations civiles paient la facture. Voilà le cœur de l’imposture !
La guerre contre le terrorisme est présentée comme une lutte entre le bien et le mal, alors que l’histoire montre trop souvent une réalité beaucoup plus cynique d’un système dans lequel la menace n’est pas seulement combattue, mais entretenue, instrumentalisée et politiquement rentabilisée. Le 7 octobre a ainsi pu être présenté non seulement comme une tragédie à laquelle il fallait répondre, mais comme le point de départ d’une nouvelle phase de mobilisation totale, permettant de réactiver avec une puissance inédite un récit politique fondé sur l’urgence, la survie et la guerre perpétuelle. C’est là que réside l’une des contradictions les plus vertigineuses car un État qui affirme rechercher inlassablement la sécurité peut finir par organiser une part essentielle de sa puissance autour de la permanence de l’insécurité.
Dès lors, la guerre n’est plus seulement une réponse à la menace mais devient surtout un environnement politique, économique et stratégique dans lequel certains intérêts prospèrent, certaines carrières se construisent et certaines industries trouvent leur raison d’être. Et lorsqu’une société en vient à dépendre structurellement de la confrontation pour maintenir son équilibre politique et sa puissance extérieure, la paix cesse d’être simplement difficile à atteindre mais peut devenir, pour ceux qui tirent profit de cette architecture, une perspective profondément subversive.
Le 7 octobre nous a donc été présenté malicieusement comme une rupture absolue, comme un événement fondateur justifiant une guerre d’une ampleur exceptionnelle. Il est devenu, dans le discours politique israélien, le point de départ d’une séquence militaire dont les conséquences humaines, matérielles et géopolitiques sont considérables. Mais plus l’on mesure l’ampleur de cette rupture, plus une exigence élémentaire s’impose pour comprendre exactement ce qui s’est passé, ce qui était connu avant, ce qui ne l’était pas, ce qui a été ignoré, ce qui a dysfonctionné et pourquoi. Et une démocratie digne de ce nom ne devrait pas redouter ces questions. Elle devrait les rechercher.
Une frontière qui n’a jamais été aveugle
La duplicité de Netanyahou est évidente. La frontière de Gaza n’était pas une frontière oubliée, délaissée ou dépourvue de moyens de surveillance. Elle était, depuis des années, l’objet d’une surveillance militaire et électronique considérable. Israël disposait de capacités reconnues dans les domaines du renseignement, de l’interception des communications, de la surveillance aérienne et technologique, ainsi que d’un appareil de renseignement parmi les plus développés au monde. Dans un tel contexte, l’ampleur de l’effondrement du 7 octobre exige une explication à la hauteur de l’événement. Et il ne suffit pas d’invoquer abstraitement « l’échec du renseignement ». Cette formule, trop commode, risque de transformer une question en réponse.
Il faut donc se demander quelles informations existaient avant le 7 octobre ? Qui les détenait ? Qui les a analysées ? Quelles alertes ont été émises ? Lesquelles ont été ignorées ? Pourquoi ? Quelles décisions ont été prises dans les heures précédant l’attaque ? Et surtout : pourquoi les capacités considérables dont disposait Israël n’ont-elles pas permis d’empêcher ou de contenir l’assaut ? Ce sont des questions factuelles. Elles ne constituent pas, en elles-mêmes, une théorie du complot. Elles ne disculpent personne. Elles ne diminuent en rien la gravité des crimes commis par les assaillants ni l’horreur absolue de la réponse israélienne. Elles sont simplement les questions qu’une démocratie devrait poser lorsqu’elle subit une catastrophe sécuritaire de cette magnitude.
L’enquête que la gravité des faits impose
Plus l'événement est grave, plus l’enquête doit être indépendante. C’est une règle élémentaire de toute société qui prétend distinguer la vérité de la propagande. Lorsqu’un gouvernement est directement impliqué dans les décisions militaires, diplomatiques et sécuritaires qui précèdent et suivent une catastrophe nationale, il ne peut raisonnablement être le seul arbitre de l’établissement des responsabilités. Une enquête indépendante ne constitue pas une attaque contre un État. Elle constitue au contraire l’un des mécanismes par lesquels un État démocratique protège sa propre crédibilité.
C’est précisément pourquoi les réticences, les délais, les limitations d’accès ou les résistances institutionnelles à une investigation pleinement indépendante nourrissent inévitablement le soupçon. Et il ne s’agit pas d’affirmer, sans preuve, qu’une machination aurait été organisée. Il s’agit de constater quelque chose de beaucoup plus simple et de beaucoup plus dérangeant : lorsqu’un événement historique majeur reste insuffisamment éclairci, le vide documentaire est immanquablement rempli par les hypothèses.
Et plus les autorités tardent à produire des réponses vérifiables, plus elles abandonnent le terrain à la spéculation. La transparence n’est donc pas l’ennemie de la sécurité nationale. Dans une démocratie, elle en est l’antidote lorsque la sécurité nationale devient le prétexte commode permettant de soustraire indéfiniment des décisions publiques à tout contrôle.
De la catastrophe à l’instrumentalisation
Une autre question mérite d’être posée avec la même rigueur pour savoir que fait-on politiquement d’un traumatisme collectif orchestré par celui qui se présente en victime perpétuelle ?Car un événement peut être réel, atroce et criminel, tout en étant ensuite instrumentalisé par des gouvernements, des partis ou des appareils idéologiques. Or, reconnaître cette possibilité ne revient pas à nier l’événement initial. C’est précisément l’inverse puisque cela revient à refuser qu’un crime devienne un blanc-seing politique.
Le 7 octobre a donc bien été utilisé pour légitimer une campagne militaire d’une violence considérable visant à permettre ensuite l’agression perpétuelle de tous les voisins d’Israël. Dès lors, l’exigence de vérité sur les circonstances de l’attaque devient encore plus importante. Car lorsque les conséquences politiques et militaires d’un événement sont aussi gigantesques, toute incertitude fondamentale sur son déroulement devient une question d’intérêt public mondial. Aucun massacre ne donne à un gouvernement un permis illimité. Le traumatisme d’une population ne suspend pas le droit international. La peur ne remplace pas la justice. Et la sécurité nationale ne peut devenir une formule magique permettant de neutraliser toute interrogation.
Le problème plus vaste que sont les crimes d’État contre la démocratie
Cette affaire renvoie à un problème plus profond, trop longtemps relégué aux marges de la réflexion politique avec celui des crimes commis par des structures étatiques ou paraétatiques contre le fonctionnement même de la démocratie. En effet, la criminalité politique est généralement pensée sous l’angle facile de la corruption avec les détournements de fonds, les pots-de-vin, l’enrichissement personnel, le favoritisme ou les abus de pouvoir. Ces phénomènes sont graves, mais ils restent relativement compréhensibles lorsque quelqu’un vole, quelqu’un profite et quelqu’un s’enrichit.
Mais les crimes contre la démocratie sont d’une autre nature. Leur objectif — lorsqu’ils sont délibérés — n’est pas nécessairement l’argent. Il peut être le contrôle du récit, la manipulation de l’opinion, l’affaiblissement d’institutions, la neutralisation d’adversaires, la fabrication d’un consentement politique ou la conservation du pouvoir. Ils sont donc potentiellement beaucoup plus destructeurs. Car une démocratie ne meurt pas nécessairement sous les coups d’un dictateur. Elle peut aussi être vidée de sa substance par des institutions qui continuent à fonctionner en apparence, tandis que les mécanismes permettant au citoyen de connaître la vérité, d’établir les responsabilités et de sanctionner les abus sont progressivement neutralisés. C’est là que commence le véritable danger.
Le poison de l’impunité
Le plus corrosif n’est peut-être pas le mensonge lui-même, mais bien l’impression que même lorsque le mensonge est découvert, rien ne se passe. C’est cette répétition qui détruit le citoyen. Il découvre une affaire. Puis une autre. Puis une autre encore. Il entend des témoignages. Il lit des documents. Il constate que des responsables savaient, ou auraient dû savoir. Il voit des contradictions. Il attend une enquête. Il attend des sanctions. Il attend une institution capable de dire : « Voilà ce qui s’est passé. Voilà qui savait. Voilà qui a menti. Voilà qui est responsable. » Et pourtant, rien ne vient.
Le scandale disparaît. L’indignation se dissout. L’actualité change. Les responsables restent en place. Alors quelque chose se brise. Le citoyen finit par comprendre que la vérité, lorsqu’elle menace suffisamment les intérêts du pouvoir, peut devenir politiquement inutile. C’est à ce moment-là que naît le cynisme. Et le cynisme est l’un des plus puissants ennemis de la démocratie, parce qu’un citoyen cynique ne croit plus que son vote, son indignation, son jugement ou sa mobilisation puissent modifier quoi que ce soit. Il abandonne. Il hausse les épaules. Il regarde l’empereur nu et, faute de savoir quoi faire, parle de la météo. Et surtout pas de géo-ingénierie…
Nous nous retrouvons alors dans une étrange caverne de Platon : nous savons que les ombres projetées sur le mur ne constituent pas nécessairement la réalité, nous savons que le récit dominant est construit, filtré, sélectionné, répété, mais nous demeurons incapables de sortir collectivement de la caverne. Tout le monde voit. Tout le monde comprend. Et pourtant rien ne change jamais.
La véritable bataille est celle de la réalité
C’est ici que la question du 7 octobre dépasse largement le seul conflit israélo-palestinien car elle concerne notre capacité collective à établir des faits dans un monde où la guerre de l’information est devenue une composante de la guerre elle-même. Les propagandes ne sont pas seulement des mensonges grossiers. Elles peuvent fonctionner par sélection pour montrer certains faits et en dissimuler d’autres ; saturer l’espace médiatique d’une émotion jusqu’à rendre toute analyse presque impossible ; répéter un vocabulaire jusqu’à transformer une interprétation en évidence ; réduire une réalité complexe à un récit moral binaire. C’est ainsi que la propagande moderne peut devenir plus efficace que le mensonge frontal.
Elle ne demande pas nécessairement de croire à l’impossible. Elle demande simplement de ne jamais regarder ailleurs. C’est pourquoi la recherche indépendante, le journalisme d’enquête, l’ouverture des archives, la confrontation contradictoire des témoignages et la protection des lanceurs d’alerte sont indispensables. Non pour fabriquer une « autre vérité »mais pour empêcher qu’une vérité officielle devienne, par défaut, la seule vérité autorisée.
Comprendre pour sortir de la guerre
Il existe enfin une raison profondément politique de vouloir établir toute la vérité sur le 7 octobre, comme sur la fausse pandémie du Covid, la destruction du NordStream, les élections truquées, la volonté occidentale de guerre contre la Russie, le totalitarisme de l’UE, etc. Parce que sans compréhension, il n’y a pas de désescalade durable. Et si l’on ne comprend pas pourquoi l’attaque a été possible, on ne peut pas corriger les défaillances qui l’ont rendue possible.
Si l’on ne sait pas quelles décisions ont été prises et pourquoi, on ne peut pas déterminer les responsabilités. Si l’on refuse d’examiner les erreurs politiques et stratégiques, on condamne les générations suivantes à les reproduire. Et si l’on transforme chaque question en accusation de trahison, on rend impossible toute discussion rationnelle. La paix et la prospérité ne naîtront pas d’un récit officiel imposé à des populations traumatisées. Elles ne naîtront pas davantage d’une théorie alternative construite sans preuves.
Elles ne naîtront que lorsque les faits pourront être établis sans crainte, les responsabilités reconnues sans exception et les victimes considérées comme des êtres humains avant d’être transformées en instruments d’un récit politique. C’est précisément pourquoi l’enquête sur le 7 octobre, comme les autres sujets majeurs évoqués plus haut ne devraient appartenir ni à un gouvernement, ni à un parti, ni à une armée, ni à un camp idéologique. Elle appartient à la vérité !
Et la vérité, dans une démocratie, n’est pas une faveur accordée par ceux qui gouvernent. C’est un droit du peuple. Car refuser de regarder les zones d’ombre ne protège pas la démocratie. Cela la fragilise. Refuser les questions difficiles ne protège pas les victimes. Cela les abandonne une seconde fois. Et transformer toute interrogation en complotisme ne protège pas la vérité. Cela protège ceux qui craignent qu’on la cherche.
La question fondamentale demeure donc, brutale, vertigineuse et désormais impossible à esquiver : qu’est-il réellement arrivé le 7 octobre ? Qui a saboté Nord Stream ? Qui savait quoi, avant, pendant et après ces événements ? Qui a décidé, qui a ordonné, qui a couvert, qui a menti — et surtout, qui en a tiré profit ? Qui a transformé une fausse pandémie en instrument de sidération politique et sociale, et au bénéfice de quels intérêts ? Quelle mécanique de pouvoir a permis qu’un conflit comme celui d’Ukraine soit alimenté par l’idéologie nazie jusqu’à l’épuisement des peuples, tandis que des dirigeants européens s’enfermaient dans une logique de confrontation dont les conséquences étaient pourtant prévisibles ? Et pourquoi, chaque fois que ces questions remontent jusqu’aux sommets du pouvoir, se heurtent-elles aux mêmes murs d’opacité, de secret-défense, de dénégation, de propagande, de procédures interminables et enquêtes soigneusement circonscrites ?
Il ne s’agit plus seulement de demander ce que les événements ont produit, mais qui les a rendus possibles, qui les a exploités et qui continue d’en tirer avantage. Car derrière les faux discours sur la démocratie, la sécurité, les valeurs et la défense du monde libre apparaît une réalité infiniment plus sordide avec des gouvernants corrompus qui, au lieu de protéger leurs peuples, semblent trop souvent protéger leurs alliances, leurs intérêts stratégiques, leurs réseaux d’influence et les puissances économiques auxquelles ils sont liés. Ces mêmes dirigeants qui exigent de leurs citoyens le sacrifice, l’austérité, la peur et l’obéissance tout en refusant de leur rendre des comptes lorsque leurs décisions conduisent au désastre.
Une classe politique qui prétend défendre la civilisation tout en acceptant la banalisation de la guerre, la destruction de populations civiles, la militarisation permanente des sociétés et l’effacement progressif du droit ne peut plus se réfugier éternellement derrière le vocabulaire de la démocratie. Lorsque le pouvoir dissimule ce qu’il sait, sélectionne ce que le peuple a le droit de voir, transforme ses échecs en nécessités, ses mensonges en vérités officielles et ses intérêts en « raison d’État », il ne gouverne plus au nom des citoyens mais bien contre leur capacité à juger. C’est là que réside le scandale ultime.
La corruption la plus dangereuse n’est pas nécessairement celle qui se compte en billets ; c’est celle qui corrompt la réalité elle-même, qui pervertit les institutions, qui transforme la vérité en marchandise et la mort en instrument politique. Une idéologie mortifère peut alors s’installer derrière les façades respectables du pouvoir car elle ne réclame pas nécessairement la haine à visage découvert ; elle exige seulement que certaines vies comptent moins que d’autres, que certaines guerres soient acceptables, que certains crimes soient excusables et que certaines questions demeurent interdites.
Et lorsque ceux qui devraient enquêter deviennent ceux qui ont intérêt à ce que l’enquête n’aboutisse jamais, lorsque ceux qui devraient sanctionner deviennent les gardiens de l’impunité, la démocratie n’est plus qu’un décor institutionnel derrière lequel s’organise la confiscation du réel. Et tant que ces questions ne feront pas l’objet d’enquêtes réellement indépendantes, transparentes, contradictoires et accessibles au public, ces événements ne seront pas seulement des tragédies mais resteront les cicatrices béantes d’un système politique mafieux qui exige la confiance tout en refusant obstinément de rendre des comptes. Or, une démocratie qui demande à son peuple de croire sans savoir, d’obéir sans comprendre et de mourir sans jamais connaître la vérité n’est déjà plus une démocratie mais une tyrannie globalisée.
Phil BROQ.
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