LA FIN DES BULLES

Depuis quelques jours, les influenceurs installés à Dubaï - comme les colons israéliens - répètent la même phrase comme une incantation faite de : "Tout va bien." "On est protégés." … C’est presque touchant. Ils parlent face à leurs caméras comme on récite une prière. Derrière eux toujours les mêmes images de gratte-ciel, piscines à débordement, yachts avec les lumières de la marina. Le décor habituel. Le décor parfait d’un monde d’illusion matérielles. Mais le problème des décors, c’est qu’ils sont artificiels et tiennent rarement lorsque le réel décide d’entrer sur scène. Et le réel, ces dernières semaines, frappe à leurs portes avec une certaine insistance. 

Alors les influenceurs parlent plus fort, sourient davantage, assurent que la situation est sous contrôle. Ils expliquent qu’il n’y a rien à voir. Que les bruits dans le ciel ne sont que des interceptions. Que les explosions lointaines sont sans importance. Que tout ceci n'est qu'une démonstration de leur puissance. Car ces influenceurs sont les prêtres d’une religion moderne qui est celle de l’image. Leur métier consiste à transformer la réalité en publicité permanente. Ils vendent un style de vie, une promesse de réussite, une esthétique de la prospérité. Mais surtout, ils vendent une illusion perpétuelle que le monde peut être réduit à un décor Instagram. Or, Dubaï est précisément la capitale mondiale de cette illusion.

Dubaï et son jumeau géopolitique, cette forteresse paranoïaque greffée sur la Palestine, sont les deux faces d’une même imposture, d’une bulle où l’argent et la prière high-tech suspendraient les lois de l’histoire, de la géographie et de la décence humaine. Deux mirages gonflés au pétrole, au dollar et au messianisme opportuniste. Deux décors où l’on vient s’enrichir, s’approprier, s’illusionner… et repartir dès que le vent tourne.

Aujourd’hui, ces deux bulles crèvent en même temps, sous les mêmes drones, les mêmes explosions sourdes, les mêmes fissures qui courent sur le verre teinté de leurs tours phalliques. Et le plus beau, le plus jouissif dans ce naufrage c’est de voir ces marchands d’illusions, ces nomades du luxe, ces "citoyens du vent" si prompts à hurler leur gratitude intéressée, se retrouver soudain nus, coincés entre leur story sponsorisée et la panique qui monte.

Le mirage des bulles

Dubaï n’est pas une ville au sens classique du terme. C’est un projet, une idéologie. Un rêve économique, financier, mondialiste mais imaginaire. Une ville surgie du désert en quelques décennies, construite à une vitesse que l’histoire humaine n’avait presque jamais connue, avec des îles artificielles en forme de palmier, des stations de ski climatisées dans le désert, les plus hauts gratte-ciels du monde surgissant de la poussière comme des mirages verticaux. Tout cela financé par la grande alchimie du XXIᵉ siècle que sont l’amalgame des pétrodollars, la finance globale et la circulation permanente des capitaux.

Dubaï n’a jamais prétendu être une vieille civilisation. Elle a choisi de devenir un show-room géant de la grandeur de la mondialisation dans un monde où les individus sont hypnotisés par l’image et la publicité. Une vitrine clinquante du grand magasin du globalisme. Une vitrine du capitalisme libéré des taxes, des attaches, des contingences et des responsabilités. Une vitrine du luxe sans racines, d’un futur futile et d’un progressisme sans progrès. Et pendant trente ans, la promesse était simple puisqu’elle annonçait qu’ici, les règles du reste du monde ne s’appliquent pas. Pas de géopolitique. Pas de conflits régionaux. Pas de crises économiques…  Et c’est ainsi que Dubaï vendait au monde l’idée d’une bulle parfaite, hors du temps, hors du monde. Une enclave de stabilité absolue dans une région pourtant très souvent traversée par les turbulences. Une sorte de Singapour du désert, mais en plus spectaculaire. Et pendant longtemps, le monde a voulu y croire, parce que les bulles, comme les rêves, ont toujours été séduisantes.

Et en terme de "bulle", Israël n’est pas un lieu comme les autres, mais plutôt une construction géopolitique, un projet idéologique et un fantasme historique façonné par un siècle de persévérance et de luttes. Né d’une promesse de retour à une "terre promise" illusoire, d’une vision religieuse et politique fanatisée, Israël s’est forgé dans un environnement hostile, élevant une forteresse technologique au cœur du Moyen-Orient. Comme un oasis en pleine tempête, il a surgi, non pas dans le désert physique, mais dans un espace géopolitique extrêmement tendu grâce à une armée sophistiquée, un soutien perpétuel des USA, un secteur high-tech florissant et des relations internationales très précaires. Mais ce projet n’est seulement qu'un mirage d’innovation. Israël repose sur des bases fragiles où l’équilibre entre sécurité, économie et diplomatie demeure très instable. Son existence est fondée sur une combinaison complexe de soutien stratégique international, mais malgré les apparences, il demeure une construction artificielle, constamment menacée par les tensions qui bouillonnent autour de lui, une agression continue de ses voisins dans une bulle géopolitique aussi brillante que vulnérable.

Pendant près de 80 ans, Israël a vendu au monde une promesse qui semblait presque utopique puisque ici, les règles du Moyen-Orient ne s'appliquent pas. Pas de chaos régional. Pas de guerre sur son sol. Pas de crise économique majeure. Et cette idée d'une forteresse invulnérable au cœur du désert, protégée par ses alliés et par ses avancées technologiques, s’est inscrite dans l’imaginaire collectif comme un modèle de stabilité. Une île de modernité dans une mer de turbulences, un mirage de prospérité en plein conflit. Comme une version moderne de l’ancienne utopie sioniste, Israël s’est construit sur l’idée d’une bulle idéale où la violence semblait se résoudre par la technologie et la stratégie. Pendant des décennies, le monde a voulu y croire, pensant que cette bulle pourrait résister à tout. Car après tout, les bulles, comme les rêves, ont toujours été séduisantes... Mais la réalité finit toujours par rappeler que les illusions, aussi puissantes soient-elles, ne tiennent jamais éternellement.

Dubaï et l’économie des illusions

Toute bulle repose sur une matière première très particulière qui est la confiance. Sans confiance, il n’y a pas d’investissement. Sans confiance, il n’y a pas de tourisme. Sans confiance, il n’y a pas de capitaux. Et Dubaï est peut-être la ville du monde qui dépend le plus de cette confiance. Car plus de 90 % de sa population est expatriée. Ce n’est pas un détail démographique mais une structure civilisationnelle. Car cela signifie que la majorité des habitants ne possède aucun enracinement historique ou culturel profond dans la ville. Ils sont là pour le travail, les opportunités, les salaires et surtout les avantages fiscaux.

Dans la plupart des villes du monde, les habitants sont liés à un territoire par une histoire, une mémoire collective, une culture, parfois même par des générations entières de présence. Ils ont construit leur terre, payé des impôts, supportés des privations. Une ville est alors plus qu’un assemblage de bâtiments puisque c’est un tissu humain, une continuité, une communauté. Les villes traditionnelles survivent aux crises parce qu’elles reposent justement sur ces sociétés enracinées. Des populations qui restent même lorsque les temps deviennent difficiles. 

À Dubaï, la logique est complétement différente. Dubaï, elle, fonctionne comme une plateforme économique où les acteurs viennent tant que l’environnement est favorable et repartent lorsque l’équation change. C’est pour cela que la perception de sécurité est vitale. Dubaï n’est qu’une plateforme, même mondialisée, elle ne repose que sur la fluidité. Le port de Jebel Ali connecte les routes commerciales reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe. L’aéroport international voit passer près de cent millions de passagers par an. Des millions de touristes viennent chaque année consommer l’expérience Dubaï. Tout cela fonctionne tant que la ville apparaît comme un havre de stabilité absolue. Mais les havres de stabilité absolue sont des créatures mythologiques.

Cette ville fonctionne donc comme un terminal international. Une escale. Un immense hall d’aéroport à ciel ouvert où les gens arrivent, travaillent, accumulent de l’argent… puis repartent. On n’y vit pas vraiment, on y transite. Et ce phénomène est présenté comme une preuve de modernité, de cosmopolitisme, d’ouverture au monde dans l’esprit dérangé des mondialistes qui rêvent de faire revenir l’humanité au nomadisme. On parle alors de « hub global », de « carrefour international », de « melting-pot du XXIᵉ siècle ». Mais derrière ces formules séduisantes se cache une société composée majoritairement de passagers. Et un passager, par définition, ne s’enracine pas.

Une ville sans peuple

Dans les villes historiques, les crises révèlent ce que les populations restent. Même lorsque les conditions deviennent difficiles, les habitants continuent de défendre leur ville, leurs institutions, leur communauté. Parce qu’ils y ont quelque chose d’irremplaçable à préserver, comme une part d’eux-mêmes. Or, à Dubaï, comme en Israël, la majorité des habitants n’y possède ni racines profondes, ni mémoire familiale, ni identité collective. Ils possèdent un contrat de travail et un billet d’avion. C’est la raison pour laquelle la stabilité et la sécurité sont si essentielles pour la ville. Non pas seulement pour des raisons économiques, mais pour des raisons sociologiques. Si la perception du risque augmente, la population la plus mobile, c’est-à-dire la majorité, peut partir très rapidement. Parce qu’une ville, comme une colonie,  où 90 % des habitants sont des expatriés, est une ville où la fidélité au territoire est structurellement fragile.

La logique du calcul

Pourquoi ces millions d’expatriés sont-ils venus à Dubaï ? La réponse est simple, par calcul avec des salaires élevés, une fiscalité quasi inexistante et un environnement économique favorable. Autrement dit par opportunisme. Dans un monde globalisé, la mobilité économique est devenue la norme. Les ingénieurs, les traders, les consultants, les influenceurs, les entrepreneurs suivent les flux de capitaux comme les marins suivaient autrefois les routes commerciales. Mais cela engendre une dimension plus troublante dans ce phénomène de nomadisme avec le détachement complet vis-à-vis de toute responsabilité collective. Ils sont là parce que le calcul leur est favorable, mais les calculs peuvent changer très vite.

De plus, beaucoup de ces expatriés viennent de pays qui ont financé leur éducation, leurs infrastructures, leur sécurité sociale, leurs institutions et dont ils tirent leurs revenus. Des pays qui ont investi des décennies pour former des ingénieurs, des médecins, des cadres, des chercheurs. Et une fois ces compétences acquises, une partie de ces élites décide de partir là où l’impôt est minimal et le confort maximal. On appelle cela la mobilité internationale. Mais on pourrait aussi y voir une forme de sécession silencieuse des privilégiés.

L’archipel des égoïsmes

Dubaï est devenue l’une des capitales de ce phénomène. Une ville où convergent ceux qui souhaitent bénéficier des avantages de la mondialisation tout en échappant à ses responsabilités collectives. Pas d’impôt sur le revenu. Peu d’obligations civiques. Une distance confortable avec les débats politiques qui agitent leurs pays d’origine. De plus, il existe aussi un paradoxe moral rarement évoqué. Beaucoup d’expatriés à Dubaï, comme les colons israéliens, viennent de sociétés qui valorisent fortement la solidarité nationale avec les systèmes de santé publics, les retraites collectives, les infrastructures financées par l’impôt. Ils font même la promotion du nationalisme (comme le Likoud en Israël) tout en étant venus d’ailleurs !

Mais une fois installés dans le Golfe, certains deviennent soudain de fervents défenseurs d’un monde sans contribution collective. Ils bénéficient des acquis de leurs sociétés d’origine… tout en choisissant de ne plus y participer. Ce phénomène n’est pas propre à Dubaï, bien sûr. On le retrouve dans de nombreux paradis fiscaux et centres financiers offshore. Mais Dubaï en est peut-être l’exemple le plus spectaculaire. Une ville où la prospérité repose largement sur l’accueil de capitaux et de talents qui ont été formés ailleurs. Une ville qui fonctionne comme un aspirateur mondial des ressources humaines et financières.

Le contrat est simple à Dubaï comme dans les colonies israéliennes où vous venez produire, consommer, investir… et vous repartez lorsque cela ne vous convient plus. C’est une société fondée non pas sur l’appartenance, mais sur la transaction. Or, une société transactionnelle possède une fragilité particulière qui fonctionne parfaitement tant que l’équation est favorable. Mais lorsque les conditions changent, les acteurs quittent la table. Et contrairement aux sociétés enracinées, elle ne dispose pas de ce ciment invisible que sont la solidarité, la mémoire et le sentiment d’appartenance. Elle repose sur une accumulation d’intérêts individuels. C’est un archipel d’égoïsmes.

Les marchands d’illusions et les pèlerins de "l’ascension"

Il existe une étrange parenté entre deux figures de notre époque que sont les influenceurs expatriés de Dubaï et les militants enthousiastes de l’Aliyah. Certes, à première vue tout les oppose. D’un côté, les influenceurs de Dubaï vendent une vie faite de luxe, de soleil permanent et de réussite matérielle. Leur discours est simple : venez ici, profitez du système, et vous aussi vous pourrez vivre cette existence brillante qu’ils exhibent sur leurs réseaux. De l’autre côté, les promoteurs de l’Aliyah parlent d’un projet plus solennel à première vue avec un retour vers une "terre promise" présentée comme historique, spirituelle et presque sacrée. Presque ! Le mot "aliyah" lui-même signifie "ascension", comme si s’installer en Israël relevait d’un mouvement vers le haut, d’un accomplissement moral et identitaire.

Le mot Aliyah est donc un terme chargé de symbolisme. Il évoque l’idée d’un mouvement vers une terre promise, d’un retour historique, d’une forme d’accomplissement collectif. Mais comme toutes les grandes narrations politiques ou identitaires, cette idée se confronte tôt ou tard à la réalité concrète. Car vivre dans un territoire spolié et marqué par des tensions géopolitiques permanentes n’est pas une abstraction. C’est une expérience quotidienne. Et c’est là que le parallèle avec les expatriés de Dubaï devient troublant. Car dans les deux cas, une grande partie de la population qui arrive ne possède pas forcément de racines historiques directes dans le territoire. Elle vient souvent d’Europe, d’Amérique ou d’autres régions du monde. Elle arrive avec un projet. Economique dans un cas, identitaire ou politique dans l’autre. Mais dans les deux situations, ce projet repose sur la condition implicite que l’environnement reste vivable.

Dans les deux cas, pourtant, on retrouve une mécanique étonnamment similaire de la construction d’un récit mobilisateur. D’une illusion doublée de mauvaise foi. Là où l’influenceur promet une ascension sociale, le militant de l’Aliyah promet une ascension historique ou spirituelle. Dans les deux cas, il s’agit de convaincre que le départ vers un ailleurs constitue une forme d’accomplissement. Convaincre que cet "ailleurs" offre quelque chose de supérieur à la vie d’origine. Convaincre aussi que ce déplacement est presque une évidence alors que c’est un calcul ! Et dans les deux cas, ce récit repose largement sur la puissance de l’image. Les influenceurs montrent des villas, des voitures, des panoramas de gratte-ciel. Les promoteurs de l’Aliyah montrent des images de villes modernes, de plages méditerranéennes, d’une société dynamique et technologique. L’un vend un paradis fiscal. L’autre vend une promesse nationale. Mais le mécanisme psychologique reste très proche et vise à transformer un choix individuel en récit héroïque.

L’attachement conditionnel

Les influenceurs installés à Dubaï parlent souvent de la ville comme d’un paradis jusqu’au moment où la situation se complique. Alors apparaissent des discussions sur un possible départ, un déménagement vers un autre hub global comme Singapour, Londres, Miami ou ailleurs. Ce phénomène n’est pas propre à Dubaï. C’est la logique même des sociétés fondées sur la mobilité. Et, dans le contexte israélien, on observe un mécanisme comparable puisque lorsque la situation sécuritaire devient particulièrement tendue, les nouveaux arrivants envisagent de repartir immédiatement vers leur pays d’origine ou vers d’autres destinations. Cela ne concerne évidemment pas l’ensemble de la population, mais ce phénomène révèle une chose intéressante entre la différence entre un attachement historique profond, moral et un attachement choisi par nombrilisme ou égoïsme. L’attachement historique est enraciné alors que l’attachement choisi peut être réversible.

Les narrations modernes

Notre époque adore les récits d’ascension, qu’elle soit sociale, économique, morale ou identitaire. Et les influenceurs vendent l’idée qu’il suffit de changer de lieu pour changer de destin. Comme les promoteurs de certains projets nationaux racontent une histoire similaire visant à changer de territoire pour accomplir une promesse historique. Mais ces récits se heurtent toujours à une question très simple : Que se passe-t-il lorsque les conditions deviennent difficiles ? Car l’histoire humaine montre une différence profonde entre ceux qui arrivent, débraquent dans un lieu par choix et ceux qui y sont liés par une histoire longue. Les premiers peuvent partir comme ils sont venus, alors que les seconds restent et font face à l’adversité comme l’ont fait leurs ancêtres.

L’illusion du mouvement permanent

Dubaï représente peut-être l’aboutissement ultime de cette philosophie contemporaine avec l’idée que l’on peut vivre partout et nulle part à la fois. C’est une ville construite pour des individus mobiles, pour des citoyens du monde. Mais cette mobilité permanente produit aussi une forme de fragilité, car les sociétés durables ne sont pas seulement faites d’opportunités économiques ou de récits mobilisateurs puisqu’elles reposent sur quelque chose de plus difficile à construire qui est l’enracinement. Or, l’enracinement ne se fabrique pas en quelques années, ni avec des campagnes de communication, ni avec des vidéos sur les réseaux sociaux. Il se construit sur des générations. Entre la terre et ceux qui l’habitent. Tout le reste, qu’il s’agisse des promesses de richesse ou des promesses d’ascension, appartient à une autre catégorie. Celle des histoires que les sociétés racontent pour convaincre les gens de partir ailleurs.

Le vrai sens du mot patrie

Dans les sociétés anciennes, le mot "patrie" avait un sens presque charnel. Il évoquait la terre des ancêtres, les paysages de l’enfance, la langue, les morts enterrés dans le même sol. Aujourd’hui, pour une partie des élites globalisées, ce mot semble avoir perdu sa substance. La patrie devient un simple point de départ administratif. Un passeport. Un document de voyage. On peut vivre à Londres, investir à Dubaï, payer ses impôts ailleurs et consommer partout. Cette mobilité donne une impression de liberté totale. Mais elle produit aussi quelque chose de plus fragile avec des individus parfaitement adaptés au monde globalisé, mais profondément détachés de toute communauté durable.

Dubaï, à l’image d’un rêve moderne, ne peut pas être considérée comme une patrie au sens profond et historique du terme. Avec plus de 90 % de sa population expatriée, la ville est avant tout une plateforme économique et un lieu de transit, plutôt qu’une terre d’enracinement et d’appartenance. Loin d’être une patrie, Dubaï est avant tout un espace transactionnel, où l’appartenance est fonctionnelle et conditionnée par des intérêts individuels, non par une identité collective ou une histoire commune. Le terme même "expatrié" illustre ceux qui s'y installent, ne sont pas des "citoyens" mais des "ex-patriés", des individus qui fuient leur propre terre pour y chercher des opportunités financières, fiscales ou professionnelles. Dubaï, telle une bulle flottante, existe grâce à un contrat économique et non à un lien ancestral ou culturel avec le territoire.

De même, Israël ne peut être perçu comme une patrie au sens classique du terme, c'est-à-dire comme un lieu d'origine où l'on ressent une appartenance filiale et historique profonde. l'étymologie du mot "patrie" provient du latin "patria", qui dérive de "pater", signifiant "père". À l’origine, "patria" désignait le territoire ou la terre d’origine du père, c’est-à-dire le foyer ou le pays d’appartenance des ancêtres. Or, leurs pères sont en Europe ou aux Etats-Unis, au mieux originaires d'Allemagne, mais surement pas de Palestine qu'ils ont quitté il y a plus de 1800 ans. Le mot évoque donc une relation filiale à une terre, une appartenance transmise de génération en génération, symbolisant l'attachement profond à un lieu et à une identité collective. Bien qu'Israël se définisse comme la "patrie" du peuple juif, cette notion repose davantage sur un projet idéologique et politique que sur un véritable ancrage historique commun et continu. L’histoire de la diaspora juive, marquée par des déplacements et des exils, fait qu'Israël n'est pas un pays "né" de racines profondes et partagées sur des siècles. Au contraire, Israël fonctionne comme une bulle artificielle, un espace façonné par des événements politiques récents et par des dynamiques géopolitiques modernes.

Dans les périodes de prospérité, ce modèle semble fonctionner parfaitement. Les expatriés travaillent, les entreprises investissent, les touristes affluent et les villes brillent. Mais lorsque l’horizon devient incertain, la question silencieuse se met à circuler pour savoir qui restera si les choses se compliquent ? Car tous ces expatriés ont toujours l’alternative d’aller dans un autre pays, une autre ville, un autre hub. Ils ne sont pas liés au territoire par l’Histoire ou la mémoire. Ils sont liés par un contrat de travail, ou communautaires comme dans le cas d’Israël. Mais les contrats peuvent être rompus.

Les citoyens du vent

C’est peut-être pour cela que Dubaï fascine autant. Elle représente l’aboutissement d’un rêve très contemporain d’une humanité libérée de toute attache territoriale. Une humanité mobile, fluide, globale. Mais ce rêve contient aussi une contradiction profonde. Car lorsque les crises apparaissent, les sociétés les plus résilientes ne sont pas toujours les plus riches ou les plus spectaculaires. Ce sont souvent celles où les individus partagent encore quelque chose de plus fort qu’un intérêt économique avec un véritable destin commun. À Dubaï, comme en Israël, malgré les discours propagandistes d’unité, beaucoup d’habitants partagent surtout un objectif individuel visant à faire fortune. Profiter d’un système plus avantageux, puis pouvoir repartir quand on le souhaite. Ce sont des "citoyens du monde", dit-on souvent, comme pour la diaspora ! On pourrait aussi les appeler autrement et dire qu’ils sont des "citoyens du vent".

C’est pourquoi lorsque des explosions commencent à être entendues dans le ciel, même l’architecture la plus spectaculaire, l’illusion de faire partie d’un groupe élu, ne suffit plus à protéger le récit. Les vidéos apparaissent sur les réseaux sociaux. Puis elles disparaissent sous le coup de la censure, parce que seule l’image publicitaire doit rester, jamais le réel.

Dans les monarchies du Golfe, comme dans plusieurs zones de conflit, les journalistes sont régulièrement encadrés, guidés, parfois empêchés d’accéder librement à certaines zones. Les autorités rappellent que certaines images peuvent provoquer la panique et qu’elles doivent être encadrées, contrôlées, parfois supprimées. Des sanctions sont évoquées. Des avertissements circulent. Car à l’ère numérique, l’image est devenue un champ de bataille et les États le savent.

En Israël, la censure militaire encadre depuis longtemps la diffusion d’informations liées aux opérations militaires. Les images susceptibles de révéler l’emplacement d’un impact ou la localisation d’infrastructures sensibles doivent passer par le bureau du censeur militaire, accessible en permanence pour les journalistes. Interdiction de diffuser certaines interceptions de missiles en direct. Interdiction de filmer certains dégâts à proximité de sites sensibles. Surveillance totale des réseaux sociaux, parce que la guerre moderne ne se joue plus seulement avec des missiles. Elle se joue aussi avec les récits. Et qui contrôle l’image contrôle une partie de la perception ; or, la perception est une arme !

Deux bulles, deux mythes

Il existe donc bien un parallèle fascinant entre Dubaï et Israël. Même si de prime abord ce sont deux projets très différents, ils tous deux profondément ancrés dans l’illusion de la modernité. Dubaï incarne le mythe de la bulle économique parfaite, alors qu’Israël a longtemps cultivé celui de la forteresse technologique permettant la spoliation de terres et le mensonge d’une terre promise un peuple psychopathe se croyant "élu". Une société ultra-moderne qui se gargarise de récits archaïques, soutenue par un appareil militaire sophistiqué, des systèmes de défense avancés, une supériorité technologique supposée garantir une forme d’invulnérabilité stratégique.

Deux visions très contemporaines du pouvoir. Dans un cas c’est la puissance financière au service du progrès et du futur. Dans l’autre, celle de la puissance technologique et militaire au service d’une idéologie suprématiste. Et les deux sont basées sur des fantasmes. Ce sont aussi deux tentatives de créer un espace où l’incertitude du monde serait neutralisée. Mais l’Histoire a toujours été cruelle avec ce genre de promesses, car les systèmes complexes ont une propriété bien connue de fonctionner parfaitement… jusqu’au moment où ils cessent de fonctionner. Les marchés financiers peuvent s’effondrer, les systèmes de défense peuvent être saturés, les bulles immobilières peuvent éclater et les illusions peuvent se fissurer.

Les influenceurs, comme les colons, sont des aristocratie du vide

Dans cette histoire, les influenceurs occupent une place presque comique puisqu’ils sont les aristocrates d’une nouvelle économie qui est celle de l’attention. Ils vendent des images de réussite. Des voitures de luxe, des brunchs face à la mer, des montres hors de prix. Ils vendent l’idée que la prospérité est une esthétique. Mais la vérité est plus simple puisque les influenceurs, comme les fanatiques, n’influencent que ceux qui veulent être influencés. Leur richesse repose sur un phénomène très ancien qui est la fascination humaine pour les symboles de statut. Mais face aux événements du monde réel, ces symboles deviennent soudain étrangement fragiles. Ainsi, une piscine à débordement, pas plus qu’une kippa, n’arrête un missile. Un filtre Instagram ne protège pas contre la géopolitique et un sourire face caméra ne remplace pas une analyse stratégique. Et lorsque la réalité frappe, la prospérité se révèle pour ce qu’elle est. C’est à dire une mise en scène.

Le crépuscule des mythes

La fragilité de ces bulles révèle quelque chose de plus profond. Puisque depuis plusieurs décennies, le monde moderne s’est construit autour d’une série de grands mythes comme le mythe du pétrodollar éternel, le mythe d’une puissance militaire capable de projeter sa force partout et sans limite, le mythe d’une supériorité technologique capable de résoudre toutes les équations stratégiques, le mythe d’une économie globale indépendante de la géographie et des ressources, le mythe d’une terre promise, le mythe d’une supériorité… Mais les mythes ont la particularité de fonctionner tant que personne ne les teste trop sérieusement. Or, l’Histoire adore tester les mythes !

Le monde qui se dit progressiste reste dépendant des hydrocarbures ; les grandes puissances découvrent régulièrement les limites logistiques et politiques de leurs interventions militaires ; les systèmes technologiques les plus sophistiqués peuvent être contournés par des moyens plus simples ; les protections divines trouvent leurs limites dans le monde des humains et les villes construites sur des illusions comme les flux financiers où humains (comme l’aliyah) peuvent vaciller lorsque ces flux se déplacent ailleurs.

Ils ont vendu le rêve d’une vie sans racines, sans impôts, sans conséquences. Ils découvrent maintenant que sans racines, on ne tient pas quand le sol tremble. Sans contrat moral, on ne reste pas quand le calcul devient perdant. Et sans mensonge permanent, il ne reste plus qu’un décor qui s’effondre… et des valises déjà bouclées vers le prochain hub, le prochain mirage, le prochain mensonge plus frais.

Le retour de la géographie

Pendant longtemps, la mondialisation a donné l’impression que la géographie devenait secondaire, que les capitaux circulaient à la vitesse de la lumière, que les marchandises traversaient les océans et que les entreprises pouvaient déplacer leurs activités presque instantanément, que partir vivre sur une terre étrangère était la solution aux problèmes nationaux, communautaires ou identitaires.

Mais la géographie n’a jamais disparu. Elle attendait simplement son moment pour démontrer que les détroits stratégiques existent toujours, que les routes maritimes restent vulnérables, que les tensions régionales continuent d’influencer les économies globales, que les racines seront toujours plus fortes que les illusions. Et les villes, même les plus spectaculaires, restent ancrées dans un territoire où Dubaï n’est pas dans le cloud, mais dans le Golfe. Et que les colonies d’Israël sont implantées illégalement depuis 80 ans en Palestine, au cœur d’un Moyen-Orient qui refuse les "valeurs" de l’occident.

La fin des illusions ?

Cela ne signifie pas que Dubaï va disparaître, ou qu’Israël va périr de suite, puisque les villes résilientes savent se transformer, les systèmes économiques s’adaptent et les crises passent. Mais quelque chose se fissure malgré tout et ce ne sont pas forcément les infrastructures ni l’économie, mais les mythes. Ainsi, le mythe d’un monde où l’argent suffirait à suspendre les lois de la politique, de l’histoire et de la géographie, comme le mythe d’un espace parfaitement protégé des turbulences du réel, où encore le mythe d’une terre promise ! Et lorsque les mythes commencent à se fissurer, le spectacle devient alors très étrange. Alors certes, les influenceurs continuent de sourire, les dirigeants continuent de jouer leur rôle, les gratte-ciels continuent de briller et les colons de coloniser. Mais au cœur de ce décor fabriqué, une fissure est apparue, une large lézarde s’ouvrant sur un barrage d’illusions. Car, aussi spectaculaires soient-elles, les bulles comme les barrages, ont toujours eu une tendance assez prévisible, aussi brillants et aussi éclatants qu’ils soient, ils finissent toujours par éclater.

Alors en attendant l'éclatement, continuez les sourires crispés, les "everything is fine", continuez à sourire face caméra en exhibant les "rooftop" intacts, filmant les "latte art"» pendant que le ciel crache la réalité que vous niez depuis des années, à masquer les faits comme la réalité, en espérant ce rapatriement que vous priez de tous vos vœux entre deux likes sur tik-tok. Continuez à filmer vos "brunchs" pendant que le réel vous rattrape. Le monde entier regarde et pour une fois il ne zappe pas. Parce que les bulles, comme les empires bâtis sur du vent et du vol, finissent toujours par éclater. Et quand elles éclatent, ça fait du bruit et ça fait mal. Surtout à ceux qui y croyaient le plus fort.

Et que le désert reprenne ses droits sur vos piscines asséchées, là où autrefois l’eau dansait dans des jardins d’illusion. Et que les colons, égarés dans leurs mirages idéologiques, retrouvent enfin le contact du réel, là où le sable et la terre rappellent sans cesse la véritable mémoire oubliée.

Phil BROQ.

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