LE DERNIER ROYAUME TERRESTRE - IV- et fin
Après trois billets consacrés à comprendre où se trouve le pouvoir, comment il se finance et comment il cherche désormais à contrôler le réel, il reste une dernière question. Peut-on encore être souverain lorsque nous dépendons presque entièrement de systèmes technologiques que nous ne contrôlons plus ?
Nous avons parlé de dette, de capital, de banques centrales, de ressources, de guerres, de BRICS, de recomposition géopolitique, de technologie, d'intelligence artificielle, d'algorithmes et d'information. Pris séparément, ces sujets semblent appartenir à des univers différents. En réalité, ils racontent une seule histoire : celle de la dépendance. Dépendance financière. Dépendance énergétique. Dépendance industrielle. Dépendance technologique. Dépendance informationnelle. Et, désormais, dépendance cognitive. Car le pouvoir appartient de plus en plus à celui qui contrôle ce dont les autres ne peuvent plus se passer.
C'est pourquoi ce dernier billet ne sera pas simplement un catalogue de solutions économiques ou politiques. Il posera une question beaucoup plus fondamentale pour savoir comment redevenir autonomes dans un monde conçu pour nous rendre dépendants ? Car la véritable souveraineté du XXIᵉ siècle ne sera plus seulement celle des frontières. Elle sera celle de notre capacité à produire, décider, comprendre et penser par nous-mêmes. Et peut-être est-ce là, finalement, la véritable guerre qui vient.
La véritable
guerre sera celle de notre autonomie
Alors, que faire ? Il ne suffit évidemment pas de dénoncer. Il faut
proposer. Il faut reconstruire les
moyens de notre autonomie vitale en premier lieu.
Premièrement : favoriser l'autonomie économique régionale, voir locale :
alimentation, énergie, traitement des déchets, infrastructures, production
industrielle essentielle et circuits économiques locaux.
Deuxièmement : abolir les paradis fiscaux ou, plus réalistement, réduire drastiquement
leur capacité à dissimuler les patrimoines, grâce à la transparence des
bénéficiaires effectifs, à l'échange automatique d'informations et à une coopération
fiscale internationale.
Troisièmement : réformer la finance spéculative, afin que le capital serve
prioritairement l'investissement productif plutôt que la recherche permanente
de rendements financiers à court terme.
Quatrièmement : renforcer le contrôle démocratique sur les institutions monétaires,
sans pour autant sacrifier leur capacité à lutter contre l'inflation et à
préserver la stabilité financière.
Cinquièmement : plafonner la concentration patrimoniale extrême, par une fiscalité
progressive et une lutte réelle contre les mécanismes d'évasion et
d'optimisation agressive. Un plafond patrimonial — par exemple autour de
plusieurs dizaines de millions, si une société décidait démocratiquement
d'aller jusque-là — devrait être débattu publiquement, avec ses conséquences
économiques soigneusement évaluées.
Sixièmement
: réduire la dépendance absolue
aux partis politiques, en développant davantage les mécanismes de
démocratie directe, de consultation citoyenne, de représentation
proportionnelle et de contrôle populaire.
Enfin — et
surtout — libérer l'information de
la logique permanente de la guerre des tribus.
Mais ces trois billets nous conduisent désormais vers une conclusion plus
profonde puisque la souveraineté du XXIᵉ siècle ne pourra plus être seulement
territoriale, politique ou financière. Elle sera également informationnelle,
numérique et cognitive.
Car nous avons commencé par poser la question : qui possède le pouvoir ?
Nous avons ensuite cherché à comprendre comment ce pouvoir se finance et
comment il se perpétue. Nous découvrons maintenant une troisième dimension,
peut-être la plus décisive avec qui possède les infrastructures qui déterminent ce
que nous voyons, ce que nous savons, ce que nous croyons et, progressivement,
ce que nous sommes capables d'imaginer ?
Le prochain
ordre mondial
La vieille puissance possédait les terres, les matières premières et les
routes commerciales. La puissance industrielle possédait les usines, l'énergie
et les moyens de production. La puissance financière a appris à posséder le
capital, le crédit, la dette et les actifs. La puissance numérique, elle, peut
aller encore plus loin puisqu’elle peut posséder les réseaux par lesquels nous
communiquons, les plateformes par lesquelles nous nous informons, les données
que nous produisons, les algorithmes qui sélectionnent ce que nous regardons et
les intelligences artificielles auxquelles nous confions progressivement une
partie de nos raisonnements. Et c'est ici que se situe peut-être la véritable
guerre de l'humanité nouvelle.
Les guerres que nous regardons à la télévision sont réelles. Les morts
sont réels. Les territoires sont réels. Les intérêts économiques et
stratégiques qui s'y affrontent le sont également. Mais derrière ces conflits
visibles se joue une transformation beaucoup plus profonde avec la bataille
pour définir le prochain ordre mondial. Un ordre dans lequel plusieurs
puissances cherchent à contrôler les ressources, les monnaies, les routes
commerciales, les technologies, les chaînes industrielles, les données et les
infrastructures numériques.
Les BRICS et la montée d'un monde multipolaire posent ainsi la question
de l'avenir de l'architecture financière internationale. La stratégie
américaine tente de répondre à la montée de nouvelles puissances et à l'érosion
relative de l'ordre construit après 1945. La guerre économique devient
indissociable de la guerre technologique. La maîtrise des semi-conducteurs, de
l'intelligence artificielle, des systèmes de paiement, des réseaux, des données
et des infrastructures numériques peut demain compter autant que la possession
d'un territoire ou d'une ressource énergétique. Mais il existe un champ de
bataille encore plus intime : Notre cerveau !
Car il ne sert à rien de posséder une souveraineté politique si nous
avons perdu la capacité de penser par nous-mêmes. Il ne sert à rien de
reconquérir une souveraineté économique si nous acceptons que d'autres
déterminent en permanence ce que nous devons regarder, craindre, détester ou
désirer. Il ne sert à rien de disposer d'une liberté juridique si notre
attention, notre perception du monde et notre capacité de jugement sont
progressivement capturées par des systèmes dont nous ne comprenons ni les
mécanismes ni les intérêts. C'est peut-être ici que se trouve la rupture
historique.
De défaite en
défaite jusqu’à la victoire ?
La première bataille perdue par l’humanité dans son ensemble était celle
de la terre. La seconde fut celle de l'industrie. La troisième fut celle du
capital. La quatrième est visiblement celle de l'information. La prochaine — et
peut-être la dernière avant que la frontière entre l'homme et le système ne
devienne difficile à distinguer — sera celle de la conscience.
Car celui qui contrôle l'information n'a pas nécessairement besoin
d'interdire la vérité. Il lui suffit désormais de la noyer. De produire tellement
de bruit que plus personne ne sait plus où chercher. De remplacer l'analyse par
l'émotion. La connaissance par l'opinion. La recherche par le réflexe. La
réflexion par quelques secondes de défilement sur un écran. Et finalement la
réalité elle-même par une succession d'images, de récits et de représentations
qui finissent par constituer le monde dans lequel nous croyons vivre.
C'est là que l'intelligence artificielle et les algorithmes changent
radicalement la nature du problème. Hier, un pouvoir devait convaincre des
millions de personnes avec quelques journaux, quelques chaînes de télévision ou
quelques discours. Demain, des systèmes capables de personnaliser l'information
à l'échelle individuelle pourront potentiellement présenter à chacun une
réalité différente, adaptée à ses peurs, à ses convictions et à ses
comportements. Le risque n'est donc plus seulement la propagande de masse.
C'est la fabrication individualisée du réel.
Et lorsque chacun vit dans une réalité informationnelle différente, la
démocratie elle-même devient extraordinairement fragile. Comment délibérer
collectivement lorsque nous ne partageons plus les mêmes faits ? Comment
contrôler un gouvernement lorsque nous ne savons plus quelles informations sont
authentiques ? Comment exercer notre souveraineté lorsque notre attention est
capturée par des systèmes dont le modèle économique repose précisément sur
notre dépendance cognitive ?
La véritable domination pourrait alors devenir beaucoup plus subtile que
celle des anciens empires. Elle ne consisterait plus nécessairement à vous
obliger à penser quelque chose. Elle consisterait à rendre certaines pensées
visibles, d'autres invisibles, certaines informations immédiatement accessibles
et d'autres presque impossibles à trouver. Elle ne vous retirerait pas
nécessairement votre liberté de choisir. Elle pourrait simplement organiser
suffisamment l'environnement dans lequel vous choisissez pour que certaines
décisions deviennent presque naturelles.
Voilà pourquoi le véritable enjeu des prochaines décennies ne sera pas
seulement de savoir qui possède les banques, les entreprises ou les États. Il
faudra également savoir qui possède les infrastructures cognitives à travers
lesquelles les populations comprennent le monde.
Préserver le
dernier royaume
Et c'est précisément ici que les quatre billets se rejoignent. La dette
peut limiter la souveraineté d'un État. La concentration du capital peut
limiter la souveraineté économique. La dépendance technologique peut limiter la
souveraineté stratégique. La concentration des médias et des plateformes peut
limiter la souveraineté informationnelle. Et la dépendance cognitive peut finir
par limiter la souveraineté individuelle elle-même.
Celui qui contrôlera les ressources contrôlera une partie de nos
conditions de vie. Celui qui contrôlera le capital contrôlera une partie de nos
possibilités économiques. Celui qui contrôlera les infrastructures contrôlera
une partie de nos dépendances. Celui qui contrôlera les réseaux contrôlera une partie
de nos communications. Celui qui contrôlera les données contrôlera une partie
de notre connaissance. Et celui qui parviendra à contrôler suffisamment notre
attention pourra commencer à influencer la manière dont nous interprétons tout
le reste. C'est pourquoi la véritable guerre qui vient ne ressemblera peut-être
pas à une guerre. Le dernier royaume terrestre ne sera donc peut-être
pas un territoire. Il sera l'espace intérieur de l'être humain.
Elle se déroulera simultanément dans les monnaies, les marchés, les
ports, les réseaux énergétiques, les chaînes industrielles, les satellites, les
câbles sous-marins, les centres de données, les systèmes de paiement, les
intelligences artificielles et les plateformes numériques. Mais son ultime
champ de bataille sera l’humain lui-même. Car après avoir cherché à posséder le
monde extérieur, le pouvoir pourrait désormais chercher à organiser le monde
intérieur.
Et si l'ancien monde doit effectivement disparaître pour laisser place à
un nouvel ordre, la question fondamentale ne sera finalement pas de savoir qui
gagnera la prochaine guerre. Elle sera de savoir qui définira les règles du
monde qui naîtra après elle — et surtout qui définira la réalité dans laquelle
les peuples accepteront de vivre. C'est là que se trouve peut-être la véritable
bataille de notre époque. Pas seulement pour le territoire. Pas seulement pour
l'argent. Pas seulement pour les ressources. Mais pour la souveraineté de
l'esprit humain.
Car une population qui ne possède plus ses institutions peut perdre sa
souveraineté politique. Une population qui ne possède plus son économie peut
perdre sa souveraineté matérielle. Une population qui ne possède plus ses
infrastructures peut perdre sa souveraineté stratégique. Mais une population
qui ne possède plus son propre jugement risque de perdre quelque chose de bien
plus fondamental avec la capacité même de comprendre qu'elle a cessé d'être
souveraine. Et c'est peut-être cela, finalement, le véritable dernier royaume
terrestre : la conscience humaine !
Le royaume de l’humanité
n'est pas encore perdu
La finance est devenue extraordinairement puissante. Les multinationales disposent d'une influence considérable. Les États sont lourdement endettés. Les marchés peuvent contraindre les gouvernements. Les banques centrales disposent d'un pouvoir immense. Les médias vivent dans une économie de l'attention. Les plateformes numériques savent transformer nos désaccords en marchandises. Les guerres deviennent des affrontements économiques autant que militaires. Et les peuples, pendant ce temps, se disputent entre eux. Voilà peut-être le véritable dernier royaume terrestre à sauver.
Non pas un royaume secret dirigé depuis une pièce obscure par quelques personnages omnipotents. Mais un système dans lequel le pouvoir économique a pris une dimension telle qu'il menace parfois de devenir plus durable que le pouvoir politique lui-même. La vieille aristocratie possédait la terre. La nouvelle aristocratie possède le capital, les données, les infrastructures, les réseaux et les actifs. La première construisait des châteaux. La seconde construit des portefeuilles. Et toutes deux ont compris une vérité élémentaire : le pouvoir appartient à celui qui contrôle ce dont les autres dépendent.
Alors la
question n'est plus seulement d’avoir «Qui gouverne ?» La véritable
question est de savoir «Qui possède ?» Et derrière cette
question vient la dernière, la plus dangereuse : «Pourquoi acceptons-nous encore qu'une démocratie politique puisse
coexister avec une concentration économique suffisamment gigantesque pour
rendre la volonté populaire presque impuissante ?»
C'est là que
commence le véritable débat. Pas dans les plateaux de télévision. Pas dans les
guerres de hashtags. Pas dans les querelles entre «mondialistes» et «complotistes». Pas dans le spectacle permanent des indignations. Mais dans la
capacité des peuples à reprendre possession de leurs institutions, de leur
économie, de leurs ressources, de leur information et, finalement, de leur
avenir. Car une démocratie qui ne contrôle plus rien n'est plus tout à fait une
démocratie. C'est un décor. Et un décor peut être magnifique. Mais derrière les
façades, quelqu'un d'autre tient toujours les clés.
Alors, allons-nous continuer à vivre dans le monde que d'autres construisent pour nous ou allons-nous enfin reprendre les clés de nos vies ?
Phil BROQ.
La problématique que vous structurez patiemment au fil ténu d'un questionnement au large panorama, tant incessant que tenacement rigoureux, à l'aune du légendaire et pointilliste "rasoir d'Ockham", amène ipso facto à définir très concrètement, et au plus près, la notion même de métaphysique, n'apparaissant dès lors plus comme un abscons artefact quand elle impose au fil tragique de la réalité sa foncière nécessité.
RépondreSupprimerEn effet, vous introduisez de fait, à partir des 2 kantiennes questions fondamentales "Was" (quoi ?) et "Warum" (pourquoi ?), ouvrant l'angle à tout examen se voulant objectif et porté par un intérêt sublimant l'écume des apparences et des conjectures, l'incontournable question d'un "surplomb" légitime, voire sacré, fût-il personnifié par le concept moteur, fuyant comme un horizon, de "volonté populaire", transcendant l'aléatoire du divers pour réaliser une principielle et dynamique Unité, bien "au-delà" de toutes les fragmentaires, et si (in)humaines utilités.
Et, au regard d'une telle apodiptique ligne de perspective, c'est bel et bien le socle intraitable de l'âpre et immémorial questionnement à hauteur d'homme qui importe en matière même d'indispensable projet, tant il conditionne et induit, en lui-même et pour lui-même, les réponses qu'il incorpore toujours déjà, au fil, fût-il tragique, de sa substantielle nécessité ...
Bien à vous