LA BATAILLE POUR LE CONTROLE DU MONDE
Pour bien comprendre ce qu’il se passe en ce moment dans le monde, il faut regarder au-delà du vacarme médiatique, des petites phrases et des polémiques quotidiennes. Car derrière les débats sur le prix du diesel, la guerre en Ukraine, les droits de douane, l'intelligence artificielle ou les relations avec l'Europe se joue une bataille autrement plus profonde pour savoir qui contrôlera les instruments du pouvoir dans le monde occidental ? C'est cette question qui permet de relier des événements que l'on présente généralement séparément.
D'un côté, Donald Trump revendique une politique fondée sur la souveraineté nationale, la protection de l'industrie américaine, la réduction de certaines dépendances extérieures et la remise en cause d'une partie des règles de l'ordre économique international. De l'autre, un ensemble beaucoup plus vaste d'institutions, de gouvernements, de multinationales, de marchés financiers, de groupes de pression et d'organisations internationales défend un système fondé sur l'interdépendance, le libre-échange, la coopération supranationale et la circulation internationale des capitaux. Il serait simpliste de prétendre que tous ces acteurs obéissent à un seul centre de commandement. Mais il serait tout aussi naïf de prétendre que leurs intérêts ne peuvent pas converger. Et c'est précisément cette convergence qu'il faut examiner.
Quand la géopolitique arrive dans le portefeuille
Prenons le diesel. Le citoyen ordinaire ne voit ni les marchés à terme, ni les contrats internationaux, ni les arbitrages financiers. Il voit simplement le montant affiché à la station-service. Pourtant, le prix final résulte d'une chaîne extrêmement complexe allant du prix du pétrole brut aux capacités de raffinage, de transport, de stockage, générant des fluctuations sur la fiscalité, les marges, les taux de change, les anticipations des marchés et finalement les risques géopolitiques. Parce qu’une guerre majeure dans une région productrice ou traversée par des infrastructures énergétiques essentielles a des répercussions bien au-delà du champ de bataille.
C'est dans ce contexte que Donald Trump a mis en avant les conséquences des attaques contre les infrastructures énergétiques russes. Son argument politique est simple parce que si l'objectif est de faire baisser les prix de l'énergie, il est contradictoire de contribuer simultanément à déstabiliser l'offre mondiale.
On peut discuter cette analyse. Mais il faut au moins reconnaître le problème qu'elle soulève car une économie moderne ne fonctionne pas avec des frontières étanches. Lorsqu'un marché mondial est perturbé, le consommateur national paie une partie de la facture. Et cette mécanique révèle que la souveraineté politique ne garantit pas automatiquement la souveraineté économique. Un gouvernement peut être élu démocratiquement et constater que certaines variables déterminantes de son économie sont influencées par des marchés qui dépassent largement son territoire. C'est là que commence véritablement le débat sur la mondialisation.
Le marché contre la souveraineté
Depuis plusieurs décennies, le discours dominant a souvent présenté l'ouverture des marchés comme une évidence historique avec la libre circulation des marchandises et des capitaux. Des chaînes de production mondialisées basées sur les délocalisations, les spécialisations internationales et surtout l’interdépendance énergétique. Cette architecture a produit des gains considérables pour certains secteurs et certaines économies. Mais elle a également créé de nombreuses vulnérabilités.
Lorsqu'une chaîne d'approvisionnement casse, lorsqu'une guerre éclate, lorsqu'une monnaie fluctue brutalement ou lorsqu'une puissance étrangère contrôle une ressource stratégique, les conséquences se propagent instantanément. La question n'est donc plus simplement de savoir si le libre-échange est efficace ? » Mais de savoir pour qui il est encore efficace, dans quelles circonstances et avec quel niveau de dépendance stratégique ? » Et lorsqu'un président remet en cause les règles établies, ceux qui bénéficiaient de la stabilité de ces règles ont naturellement intérêt à défendre le système existant. Or, c'est précisément sur ce terrain que le trumpisme a construit une partie de sa critique.
Trump ne considère pas le commerce international comme une fin en soi
Il le traite comme un instrument de puissance nationale. Les droits de douane deviennent ainsi bien davantage qu'un simple outil économique : ils constituent un moyen de pression diplomatique, une arme de négociation et, surtout, un instrument destiné à réintroduire la souveraineté nationale dans un système qui l'a progressivement subordonnée aux intérêts des flux financiers mondiaux. C'est précisément là que le choc devient frontal.
Car cette conception entre nécessairement en collision avec celle d'un ordre international qui, depuis des décennies, a prospéré sur l'ouverture sans limite des marchés, souvent par le biais de la guerre – militaire ou économique- la circulation des capitaux, la financiarisation de l'économie et l'interdépendance stratégique. Dans la lecture de ses adversaires, cet ordre ne se contente pas d'organiser le commerce puisqu’il entretient un environnement dans lequel les crises géopolitiques, les sanctions, les dépendances énergétiques, les conflits et les reconstructions successives peuvent devenir autant d'occasions de transfert de richesses et de pouvoir.
Le complexe militaro-industriel constitue ici l'un des points centraux du débat. La guerre génère des dépenses militaires, les dépenses militaires alimentent des contrats industriels, les contrats entretiennent des intérêts économiques, et les tensions géopolitiques justifient à leur tour de nouveaux investissements dans la défense. C’est une économie circulaire basée sur la destruction et la mort. Un système qui finit par devenir structurellement dépendant de la permanence de la menace et certains acteurs, parfaitement connus, ont matériellement intérêt à la prolongation des tensions. C'est précisément ce mécanisme que Trump entend perturber lorsqu'il revendique une politique davantage transactionnelle et moins dépendante des logiques d'intervention permanente.
Et c'est là que se situe peut-être le véritable bouleversement car désormais les anciens leviers de puissance sont progressivement soumis à la question de leur utilité réelle. Et si les guerres interminables ne produisent plus les résultats politiques attendus, si les sanctions encouragent les pays visés à construire leurs propres circuits commerciaux, si les dépendances énergétiques sont progressivement diversifiées, si les chaînes d'approvisionnement se régionalisent, si les États cherchent à commercer dans leurs propres monnaies et si les nations émergentes développent des institutions alternatives, alors l'architecture qui permettait autrefois de transformer la puissance financière, militaire et monétaire en influence politique perd mécaniquement de son efficacité.
Ce n'est pas nécessairement la disparition immédiate de l'ancien ordre. Ce qui créerait un chaos global et servirait encore le plan de destruction des mondialistes. C'est plus insidieux avec c'est l'érosion progressive de ses instruments de contrôle. Et c'est précisément ce qui rend la confrontation si brutale. Car lorsque les mécanismes qui assuraient pendant des décennies la prééminence d'un système de racket commencent à perdre leur rendement politique, ceux qui en bénéficiaient doivent soit se réinventer, soit accepter de perdre une partie de leurs privilèges. L'enjeu dépasse donc largement la question des droits de douane.
Il touche à la capacité de ces centres financiers talmudo-anglo-saxons à orienter les flux de capitaux, à celle des puissances militaires à imposer leur agenda, à celle des institutions internationales à définir les règles du jeu et, plus largement, à la possibilité de maintenir indéfiniment un modèle dans lequel les mêmes acteurs fixent les règles, en tirent les bénéfices et demandent ensuite aux autres d'en supporter les conséquences.
Or, le monde change actuellement parce que les autres puissances ne veulent plus nécessairement jouer selon ces règles. Et c'est peut-être là que réside la fragilité fondamentale de l'ancien système puisqu’il dépend moins de sa force absolue que de la volonté des autres de continuer à reconnaître ses mécanismes comme incontournables. Or, lorsque cette reconnaissance disparaît, le pouvoir se fissure. Les flux se déplacent. Les alliances se recomposent. Les monnaies se diversifient. Les circuits énergétiques changent. Les chaînes industrielles se relocalisent. Les capacités militaires se redistribuent. Et les États cherchent de plus en plus à récupérer ce qu'ils avaient progressivement abandonné à des structures transnationales. C'est-à-dire la maîtrise de leur industrie, de leur énergie, de leurs infrastructures stratégiques et de leurs choix économiques. C'est pourquoi l'affrontement autour de Trump est aussi violent.
Il ne s'agit pas seulement de savoir qui occupera la Maison-Blanche ou qui remportera une bataille électorale aux mid-terms. Il s'agit de savoir si l'ancien logiciel de puissance continuera à fonctionner dans un monde où ses fondements sont de plus en plus contestés. Cela ne démontre pas l'existence d'une conspiration mondiale parfaitement coordonnée, mais bien une panique doublée d’une fuite en avant des anciens bénéficiaires de ce système tyrannique. De plus, cela permet de comprendre pourquoi des intérêts puissants peuvent converger contre Trump et ses agissements, lorsqu'ils sont confrontés à une remise en cause du système dont ils ont tiré avantage pendant des décennies.
Et si cette transformation se poursuit, le véritable danger pour l'ancien ordre ne sera peut-être même pas sa défaite spectaculaire. Ce sera son obsolescence puisqu’un système de pouvoir devient réellement vulnérable, donc inutile, lorsqu'il conserve ses institutions, ses discours et ses réseaux, mais que ses instruments ne produisent plus les mêmes effets. Et lorsqu'un ordre cesse d'être incontournable, il cesse progressivement d'être un ordre mondial. C'est précisément ce qui est en train de se jouer.
Non pas la disparition soudaine de l'ancien monde, mais l'épuisement progressif de ses mécanismes de domination — économiques, financiers, militaires et géopolitiques — au profit d'un monde où plusieurs centres de puissance cherchent désormais à décider eux-mêmes des règles du jeu.
Le deuxième front de l'intelligence artificielle
Le débat est présenté comme une question de sécurité existentielle. L'IA pourrait-elle devenir incontrôlable ? Pourrait-elle prendre le contrôle d'infrastructures critiques ? Pourrait-elle bouleverser massivement l'emploi ? Faut-il imposer des limites au développement des modèles les plus puissants ? Ce sont toutes des questions parfaitement légitimes. Mais une autre question doit immédiatement suivre celles-ci pour savoir qui écrira les règles ? Car le pouvoir réglementaire est lui-même une forme de pouvoir.
Lorsqu'une industrie réclame davantage de réglementation, il faut évidemment examiner les risques qu'elle cherche à prévenir. Mais il faut également examiner les conséquences économiques de la réglementation. Car si une norme complexe peut protéger le public, elle peut également favoriser les entreprises suffisamment riches pour supporter les coûts de conformité et rendre l'entrée beaucoup plus difficile aux nouveaux concurrents.
C'est précisément ce paradoxe qui permet, selon cette lecture critique, de comprendre la dérive de l'Union européenne vers une« technodictature suicidaire ». Au nom de la protection des citoyens, de la sécurité, du climat, de la concurrence ou de la maîtrise des nouvelles technologies, elle multiplie les normes, les procédures et les mécanismes de contrôle qui prétendent encadrer les acteurs les plus puissants, mais qui, en réalité, produisent l'effet inverse. Plus les contraintes réglementaires deviennent complexes, coûteuses et centralisées, plus elles favorisent mécaniquement les grandes entreprises capables d'en absorber le coût, de mobiliser des armées de juristes et de spécialistes et de participer directement aux processus de normalisation.
Le petit acteur, lui, étouffe sous la conformité et le nouveau venu renonce avant même d'entrer sur le marché ; le citoyen découvre que les décisions qui façonnent son quotidien s'éloignent toujours davantage du suffrage national et démocratique. Ainsi se construit une mécanique carcérale où sous couvert de limiter les puissances privées, la technostructure finit par renforcer les plus puissants tout en réduisant progressivement l'espace de décision démocratique.
C'est précisément cette contradiction que l’on voit à l'œuvre dans le modèle européen avec une bureaucratie qui prétend protéger la société tout en multipliant les contraintes qui affaiblissent son industrie, sa souveraineté technologique et sa capacité à affronter la compétition mondiale. D'où la qualification, volontairement polémique, d'une « technodictature suicidaire » avec un système qui, en voulant tout réglementer, réglemente sa propre destruction jusqu'à l'impuissance finale.
C'est pourquoi les avertissements venant de personnalités de la Silicon Valley doivent être examinés avec attention, mais pas acceptés automatiquement comme des révélations désintéressées. Car la question fondamentale est toujours la même pour savoir qui gagne du nouveau cadre réglementaire ?
Londres, les réseaux d'influence et la question de l'argent
C'est ici qu'apparaît l'architecture financière du « Nouvel Ordre mondial » : un système organisé autour des grands centres financiers, au premier rang desquels la City de Londres, et de son réseau de juridictions offshore et de paradis fiscaux. Il serait absurde d'affirmer que tous les capitaux, légaux ou criminels, finissent à Londres ; mais il serait tout aussi naïf d'ignorer le rôle central de cet écosystème dans la circulation mondiale des capitaux, l'optimisation fiscale et la dissimulation de certains patrimoines.
L'empire moderne n'a plus besoin d'occuper des territoires puisqu’il lui suffit de contrôler les flux. Argent, matières premières, investissements, dette et capitaux transitent par des réseaux financiers dont les citoyens ordinaires ne maîtrisent ni les règles ni les mécanismes. C'est cette architecture que ses détracteurs considèrent comme l'héritière financière de l'ancien impérialisme où le pouvoir ne s'exerce plus seulement par les armées, mais par la maîtrise des capitaux et des dépendances économiques.
Et lorsque Trump tente de rapatrier l'industrie, de protéger le marché américain et de reprendre le contrôle de ces leviers, il ne menace pas seulement une politique commerciale : il remet en cause les fondations économiques d'un système qui a prospéré pendant des décennies grâce à la mondialisation des capitaux. De plus, les groupes de réflexion, fondations, ONG, cabinets de conseil, universités, entreprises, investisseurs et organisations professionnelles cherchent tous à influencer le débat public. Et l'argent y joue évidemment un rôle majeur. La question démocratique pertinente est de savoir combien nous coûte cette influence politique ? Qui la finance ? Qui bénéficie des décisions ? Et quelles institutions ont réellement accès aux décideurs ? Le dossier Epstein nous donne déjà de nombreuses pistes et preuves de ces connivences, mais il n’expose par tout.
Le retour du vieux débat impérial
Pendant des siècles, la puissance britannique s'est construite sur un triptyque redoutablement efficace que sont le commerce, la finance et la puissance maritime, auxquels s'ajoutait un vaste réseau de territoires, de comptoirs et de relais politiques. Lorsque ses intérêts étaient menacés, Londres n'hésitait pas à recourir à la force, à la pression diplomatique ou aux opérations clandestines pour préserver son influence.
L'histoire en fournit des exemples incontestables, des guerres de l'opium imposées à la Chine aux innombrables opérations d'influence menées au nom des intérêts britanniques. Aujourd'hui, ses interventions occidentales, notamment dans la crise ukrainienne, démontrent la survivance, sous des formes modernisées, de cette logique de puissance par le chaos. Le rôle successivement joué par Boris Johnson, Tony Blair ou Keir Starmer est aussi au cœur de très nombreuses controverses sur la politique britannique.
L'empire territorial a disparu et les instruments d'influence, eux, ont changé de forme. Finance, renseignement, diplomatie, réseaux économiques et alliances stratégiques ont progressivement pris le relais. C'est cette continuité, plus financière et géopolitique que coloniale, qui permet de comprendre la persistance de l'influence britannique dans l'ordre mondial. Et Londres a longtemps occupé une place centrale dans le système financier mondialisé.
Aujourd'hui, l'influence passe moins par l'administration directe de territoires que par les marchés financiers, les investissements, les technologies, les normes, les institutions internationales, les alliances militaires et les réseaux économiques. C'est cette transformation que les opposants de la mondialisation désignent lorsqu'ils parlent d'un « empire sans empire ».
Mais il faut distinguer cette réalité historique d'une affirmation beaucoup plus forte selon laquelle l'actuel système international serait simplement la continuation directe de l'Empire britannique.
L'histoire est plus complexe. L'empire formel a disparu et le pouvoir, lui, ne s'est pas évaporé mais a changé de forme. Le territoire n'est plus nécessairement gouverné directement puisqu’il peut être influencé par les règles auxquelles il accepte de se soumettre pour obtenir des fonds.
Et l'Europe dans tout cela ?
C'est ici que la question européenne devient explosive. L'Union européenne n'est pas simplement une alliance commerciale classique puisqu’elle possède des institutions communes et exerce des compétences transférées par ses États membres dans les domaines prévus par les traités ou non. En effet, l’UE agit de son propre chef désormais, passant outre toute forme de démocratie. Comme dans les cas du COVID, de la guerre en Ukraine, de l’ingérence dans les élections dans les pays des Balkans ou encore dans la censure massive d’internet.
Lorsque Mark Carney défend un rapprochement renforcé entre le Canada et l'Europe, on peut rapidement y voir la consolidation d'un bloc économique, politique et militaire destiné à résister aux orientations américaines de Trump. La question n'est donc pas de savoir si Mark Carney chercherait secrètement à « sauver le mondialisme ». Il en est, par son parcours au cœur des institutions financières internationales, l'un des représentants les plus accomplis. La véritable question est de savoir ce que protège cette architecture et à qui elle profite.
Car la table sur laquelle s’appui le mondialisme est aujourd'hui en train d'être renversée — et ceux qui protestent sont précisément ceux qui s'y étaient installés depuis des décennies. Ils avaient organisé les règles du jeu, capté les flux, monétisé les ressources, empilé la dette et transformé les intérêts financiers en mécanisme de prélèvement permanent sur les économies nationales. Dette, intérêts, dépendances, fiscalité et contrôle des capitaux ont ainsi constitué les piliers d'un système dans lequel les États peuvent devenir prisonniers de leurs engagements financiers pendant que les détenteurs de capitaux bénéficient de revenus récurrents.
Ce que la remise en cause de cet ordre menace, ce n'est donc pas seulement une politique commerciale ou une alliance diplomatique : c'est tout un modèle de pouvoir fondé sur la capacité à contrôler les ressources, les flux financiers et les règles qui permettent de les taxer. Et lorsque ceux qui ont longtemps occupé cette table voient leurs privilèges contestés, leur réaction devient naturellement une question centrale du rapport de force qui s'ouvre. Voilà le cœur du problème.
Pourquoi Trump dérange autant le système établi
Trump ne représente pas seulement une personnalité politique controversée. Il remet en cause plusieurs présupposés de l'ordre occidental contemporain. Il conteste l'idée que davantage de mondialisation soit nécessairement synonyme de davantage de prospérité. Il conteste aussi certaines formes de libre-échange. Il conteste certaines alliances lorsque leur coût lui paraît disproportionné. Il remet en question des engagements internationaux. Il utilise les droits de douane comme arme économique. Il critique les institutions et les élites qu'il considère comme éloignées des préoccupations populaires. Et surtout, il pose une question que le système établi préfère éviter pour savoir ce que la mondialisation a réellement apporté à ceux qui en ont supporté les coûts ?
Pour un cadre supérieur d'une multinationale, la délocalisation peut être une optimisation. Pour un investisseur, une chaîne de production mondiale peut être une opportunité. Pour une banque c’est une manne supplémentaire de flux monétaire taxable. Mais pour un consommateur, les importations devraient signifier des prix plus bas. Pour un salarié dont l'usine ferme, une région sans emploi faute d’industries, une surcharge des coûts sociaux faute d’une immigration trop massive, le bilan se présente aussi autrement. Et c'est cette fracture que Trump exploite politiquement. Et c'est aussi pourquoi le conflit des mid-terms ne se résume pas à une opposition entre deux candidats ou deux partis. Il oppose deux visions de l'organisation économique.
C'est finalement le mot « contrôle » qui permet de comprendre l'ensemble. Qui contrôle l'énergie ? Qui contrôle les infrastructures numériques ? Qui contrôle les flux financiers ? Qui contrôle les chaînes d'approvisionnement ? Qui écrit les normes ? Qui contrôle les technologies stratégiques ? Qui décide du niveau d'intégration internationale acceptable ? Et surtout qui possède le pouvoir de modifier ces règles lorsqu'une population estime qu'elles ne servent plus ses intérêts ? C'est là que la question de la souveraineté reprend tout son sens. Le véritable enjeu n'est donc pas de fantasmer un retour magique à une autarcie inexistante. Il est de déterminer quelles dépendances sont acceptables, lesquelles sont dangereuses et qui doit avoir le pouvoir de les modifier.
La peur comme instrument politique ?
C'est ici que la polémique sur l'IA, le climat ou les crises géopolitiques mérite d'être abordée car la peur peut également accélérer l'acceptation de mesures qui auraient été beaucoup plus difficiles à imposer en temps normal. C'est un phénomène politique classique puisque la gestion d'une crise est elle-même un enjeu de pouvoir.. Et chaque crise tend à favoriser des décisions rapides et à renforcer certains pouvoirs institutionnels. Nous avons les exemples récents et désastreux avec la crise sanitaire, puis la guerre, suivie de la crise énergétique à laquelle on ajoute désormais l’illusion de la menace technologique, la fausse crise climatique et bien entendu l’instabilité financière manipulée par les marchés.
Il est temps de savoir qui décide lorsque survient l'urgence, et avec quelle légitimité ? Qui définit la menace, qui fixe les mesures à prendre et qui décide du moment où l'exception doit prendre fin ? Pour combien de temps ces pouvoirs sont-ils accordés, avec quels effets sur les libertés publiques et quels contrôles démocratiques ? Car l'histoire récente démontre que l'urgence permet de concentrer rapidement le pouvoir entre les mains d'un nombre réduit d'acteurs, au nom de la nécessité d'agir vite. Le problème commence lorsque les mesures exceptionnelles s'installent dans la durée, que les procédures ordinaires deviennent l'exception et que les pouvoirs transférés ne reviennent jamais à leur point de départ.
Et pourquoi retrouve-t-on si souvent les mêmes institutions, les mêmes réseaux d'influence et les mêmes cercles de décideurs au cœur de la gestion des crises successives ? Est-ce le fruit de leur expérience et de leur compétence institutionnelle, ou le symptôme d'une concentration excessive du pouvoir ? Une démocratie véritablement adulte ne devrait jamais considérer ces questions comme subversives. Elle devrait au contraire les considérer comme indispensables. Car dans une démocratie, l'urgence peut justifier une action exceptionnelle ; elle ne devrait jamais devenir un prétexte pour rendre l'exception permanente.
Le véritable affrontement
Au fond, la bataille décrite ne concerne donc pas seulement Donald Trump. Elle concerne la transformation du pouvoir au XXIe siècle. Un pouvoir qui n'est plus seulement détenu par les gouvernements mais également distribué entre banques centrales, marchés financiers, multinationales, plateformes technologiques, fonds d'investissement, organisations internationales, ONG, groupes de pression et institutions supranationales.
C'est cette fragmentation qui nourrit le sentiment de dépossession politique et c'est là que le discours trumpiste frappe avec le plus de force puisqu’il promet de remettre la décision politique au cœur du peuple. Ses partisans y voient une tentative de reprendre des leviers qu'ils estiment avoir échappé aux peuples et ses adversaires considèrent cette orientation comme dangereuse pour le système international existant. Entre ces deux visions on peut se demander si une démocratie peut rester véritablement maîtresse de son destin lorsque les principales contraintes économiques, technologiques et financières auxquelles elle est soumise sont devenues transnationales ?
C'est cette question qui se cache derrière le prix du diesel. Derrière les droits de douane. Derrière l'IA. Derrière les marchés financiers. Derrière les alliances. Derrière l'Europe. Et derrière la confrontation entre Trump et ses adversaires. Le débat n'est donc pas simplement celui d'une élection. C'est un débat sur la nature même du pouvoir. Sur la souveraineté. Sur la mondialisation. Sur la démocratie. Et savoir si les peuples peuvent encore avoir le dernier mot sur les grandes orientations économiques et stratégiques qui déterminent leur avenir ?
Phil BROQ.
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